CARREFOUR : PORTRAIT-Carrefour-Georges Plassat, l'homme du grand défi
30/01/2012 | 08:48
* Un dirigeant à poigne
* Un professionnel reconnu surnommé "Georges le nettoyeur"
* Une grande expérience des pressions d'actionnaires
par Pascale Denis
Georges Plassat,
jusqu'ici inconnu du public, s'apprête à passer dans la lumière
en relevant un défi courageux : redresser le navire Carrefour
à la dérive.
Avant de dire oui, cet homme discret a été longtemps
courtisé par les actionnaires du premier employeur privé de
France pour ses qualités reconnues de très bon connaisseur de la
distribution et de redresseur d'entreprise en difficulté.
Ses atouts sont incontestables et les investisseurs ne s'y
sont pas trompés, saluant la semaine dernière son arrivée
annoncée par une forte hausse du titre en Bourse.
A 62 ans, une volonté de fer et le verbe sans détour,
Georges Plassat s'apprête à relever le dernier grand défi de sa
carrière à la tête du deuxième distributeur mondial, dont les
ventes, les résultats et le cours de Bourse sont en chute libre.
"Carrefour coule et la tâche qui l'attend est certainement
la plus compliquée du secteur de la grande distribution",
commente Nathalie Berg, de l'institut Planet Retail.
Bourreau de travail, exigeant et dur avec ses équipes,
Georges Plassat a aussi un caractère bien trempé et connaît bien
les conflits avec les actionnaires, une expérience qui pourrait
se révéler utile chez Carrefour, dit-on en interne.
Diplômé de l'école hôtelière de Lausanne et passé par
l'université de Cornell, aux Etats-Unis, Georges Plassat a fait
ses armes chez Casino, où il a passé 14 ans.
Après des débuts dans le marketing des cafétérias du groupe,
il gravit les échelons et prend la direction générale du
distributeur stéphanois, dans un face-à-face tendu avec son
actionnaire principal Jean-Charles Naouri.
Remercié en 1997 pour avoir exposé des vues stratégiques
opposées à celles de ce dernier, il est engagé par le PDG de
Carrefour, Daniel Bernard, pour diriger les opérations
espagnoles du groupe. Deux ans plus tard, après l'OPA de
Carrefour sur Promodès, il n'obtient pas la direction du nouvel
ensemble en Espagne et quitte le groupe.
COUP DE MAITRE
Son coup de maître, c'est le groupe André, le spécialiste
de la distribution de chaussures (André, Minelli) et de
vêtements (La Halle aux vêtements, Kookaï, Caroll, Naf-Naf), qui
sera rapidement rebaptisé Vivarte. Une pépite endormie dont il
perçoit tout le potentiel et dont il prend la direction en 2000.
"C'est un distributeur accompli, qui a aussi montré qu'il
avait du flair en ciblant le groupe André comme une très bonne
affaire potentielle et en en faisant un grand groupe", souligne
un haut dirigeant d'une banque française.
Il entame tambour battant la restructuration du groupe,
refond la quasi-totalité du management, réduit drastiquement les
coûts. Les bénéfices sont au rendez-vous dès la première année.
Débarqué en 2002 pour cause de conflit avec son actionnaire,
(le fonds NR Atticus) sur la politique de distribution du
dividende, il revient deux ans plus tard, associé dans un LBO au
fonds PAI Partners qui rachète l'entreprise en 2004.
Entre 2004 et 2007, il porte à 10% sa participation au
capital de Vivarte et réalise une colossale plus-value lorsque,
en pleine bulle financière, Vivarte est revendu à Charterhouse.
Surnommé "Georges le nettoyeur" dans un tract syndical, il
n'a pas la réputation d'être un tendre.
"Il peut avoir des mots très durs avec ses troupes quand les
résultats ne sont pas au rendez-vous", commente Michel Peyraga,
secrétaire général CFTC de Vivarte.
Sans états d'âme, ce père de trois enfants, féru de ski et
d'opéra, n'a pas non plus sa langue dans sa poche. "Moi, je
travaille à la Kalachnikov", a-t-il lancé sans ambages lors
d'une réunion de cadres.
"C'est plutôt quelqu'un d'atypique et d'extrêmement
volontaire. Il peut être dur mais il sait aussi entraîner les
équipes, car il a une vraie vision stratégique", tempère-t-on
chez Vivarte.
Karim Cheboub, représentant CGT du groupe, rappelle qu'il
avait obtenu - fait rarissime - qu'une prime de trois mois et
demi de salaire soit versée aux employés lors du LBO de PAI.
CHANGEMENTS ATTENDUS CHEZ CARREFOUR
Si son arrivée chez Carrefour est bien perçue par les
investisseurs, elle est aussi très attendue en interne, où les
équipes sont largement démobilisées et où des changements sont
anticipés au niveau des équipes de direction.
"Chez Vivarte, il y avait tout à refaire et il l'a fait de
façon assez musclée. Là, il va faire le ménage, surtout dans
l'encadrement", estime Dejan Terglav, responsable syndical Force
Ouvrière de Carrefour, qui l'a bien connu chez Casino.
"Pour nous, syndicats, c'est un signal fort, le moral est
très bas", ajoute-t-il, faisant allusion aux craintes de
démantèlement du groupe de distribution.
Georges Plassat a l'expérience de la pression qu'exercent
les actionnaires et n'aime guère qu'on lui dicte sa conduite.
Chez Carrefour, sa force de caractère et son
professionnalisme constitueront un élément de poids, selon les
observateurs, face à Groupe Arnault (holding personnelle du PDG
de LVMH Bernard Arnault) et Colony Capital, qui
détiennent ensemble 16% du capital et qui ont montré par le
passé qu'ils savaient peser sur la stratégie.
Georges Plassat "n'aime pas que ceux qui ne savent pas lui
disent ce qu'il doit faire", souligne un haut dirigeant d'une
banque française.
"Il veut avoir les mains libres et a certainement obtenu les
assurances qu'il voulait", dit-on en interne chez Carrefour.
Entrés au capital du distributeur juste avant l'éclatement
de la crise de 2008, pour un prix de revient moyen d'environ 47
euros, Groupe Arnault et Colony ont été à l'origine d'un projet
très contesté - et finalement abandonné - de cotation des actifs
immobiliers de Carrefour, et de la scission - effective - de ses
opérations de hard discount (Dia).
Critiqués par les investisseurs pour leur approche de court
terme et leurs revirements stratégiques, ils n'auront guère
d'autre choix que de laisser la bride sur le cou au
professionnel Plassat.
Avec une très lourde perte sur leur investissement (le titre
Carrefour s'échange aujourd'hui autour de 18 euros), il va sans
dire qu'ils leur faut maintenant se fier à son flair.
(Avec Dominique Vidalon et Julien Ponthus, édité par Gwénaëlle
Barzic)