REPORTAGE-Renault cherche cadres marocains, même inexpérimentés
13/02/2012 | 08:05
(Répétition sans changement du reportage diffusé dimanche)
par Gilles Guillaume
Surgissant de
nulle part, la nouvelle usine marocaine de Renault où
sera produit un monospace bon marché baptisé "Lodgy", est
confrontée à plusieurs défis de taille, à commencer par le
recrutement de cadres locaux dans un pays sans véritable
expérience de l'automobile.
Seul endroit éclairé à plusieurs lieues à la ronde la nuit
tombée, le site dont l'inauguration suscite depuis jeudi à Paris
une polémique sur le "Made in France" a poussé au milieu des
collines dénudées de la pointe Nord du Maroc, région pauvre et
rurale sans passé industriel.
"Ici tout est 'greenfield'", résume Paul Carvalho, directeur
des fabrications de Renault Tanger, utilisant le terme consacré
pour désigner un projet monté de toute pièce sur un terrain
vierge. "L'usine est greenfield, le tissu fournisseur aussi, et
même les gens!"
Paul Carvalho fait partie des Français expatriés sur le site
pour accompagner les équipes marocaines qui feront bientôt
tourner la chaîne de production du monospace. "Le niveau de
formation au Maroc est très bon, mais le pays n'a pas de culture
technique de l'auto", ajoute-t-il.
La plupart des futurs cadres marocains croisés le long de la
chaîne encore en rodage n'ont jamais travaillé auparavant dans
le secteur. Chacun est chef adjoint de son département, placé
sous les ordres d'un Français qu'il est appelé à remplacer.
"A part la petite usine Somaca de Casablanca, le Maroc n'a
pas d'histoire automobile", souligne Moulay-Youssef Sbai.
Le directeur adjoint de l'Institut de formation aux métiers
de l'industrie automobile, financé par le Royaume du Maroc et
installé à l'entrée même du site Renault-Nissan, sait de quoi il
parle: il a travaillé plus de 15 ans dans l'informatique, mais
jamais dans l'industrie.
DES CARAVANES DE RECRUTEMENT
Si tout se passe bien, Benmbarek Abdelmoula dirigera bientôt
le département montage de la première ligne de production de
l'usine, bien que cet ingénieur ait fait carrière dans le ciment
et le papier. Mais à 43 ans, ce grand gaillard jovial réalise
ici un rêve d'enfant. "Ma première motivation, c'est
l'automobile, je suis incollable sur l'histoire des marques de
voitures", raconte-t-il. "Dès que j'ai su qu'une usine
automobile allait voir le jour, j'ai pris contact."
Nasro Allah, 37 ans, chef adjoint du département tôlerie,
est l'un des rares à être du métier. "Pour moi, c'est une
nouvelle expérience", indique cet ancien employé d'un
sous-traitant automobile spécialisé dans le câblage autour de
Tanger. "Renault est très connu et offre des perspectives de
carrière."
Pour se préparer à leur poste, tous deux ont passé six mois de
formation en France, à l'usine de Flins (Yvelines).
Nasro fait aussi partie de la minorité - 30% du personnel de
l'usine - recrutée dans les environ de Tanger. Pour compléter
les effectifs - 2.500 personnes embauchées à ce jour, 4.000 à la
fin de l'année et 6.000 d'ici 2014-2015 - la direction a dû
élargir ses recherches à l'ensemble du Maroc à grand renfort de
petites annonces ou de caravanes de recrutement qui ont sillonné
le pays jusqu'à Fès, à 300 kilomètres de là.
Les 70% originaires d'autres régions peinent parfois à se
loger sur place, et certains embauchés doivent même renoncer à
se présenter à l'usine le premier jour de leur contrat.
"C'est un peu difficile, on partage une habitation",
reconnaît Soufian, 21 ans, qui se destine à l'atelier peinture.
A ses côtés, Mohammed, 23 ans et même combinaison blanche, a pu
s'installer plus facilement car il compte des amis à Tanger.
A l'image de Soufian et Mohammed, l'effectif de l'usine de
Tanger est très jeune: une trentaine d'années seulement. L'âge
moyen tombe même autour de 20 ans pour les seuls opérateurs,
appelés à travailler sur une ligne très peu automatisée -
low-cost oblige - après trois mois de formation.
MALAISE SUR LA POLÉMIQUE EN FRANCE
Le vaste site de 300 hectares est flambant neuf. Sur le
parking s'alignent des Renault et des Fiat en version spéciale
pays émergents introuvable en France, ce qui ne sera pas le cas
du Lodgy, destiné surtout à l'export, notamment vers l'Europe.
La terre des plates-bandes qui séparent les grands hangars
blancs est fraîchement retournée et dans les bureaux
administratifs, regroupés sous le nom mystérieux de "bâtiment
X", des stores manquent encore aux fenêtres. Homman Mokhtar,
secrétaire exécutif de Renault Maroc, se plaît à faire remarquer
que les baies ont été colmatées à grand renfort de papier.
"C'est le bâtiment qui a été fait en dernier parce qu'il y avait
d'autres priorités", explique-t-il en souriant. L'institut de
formation et la chaîne sont passés avant.
Interrogés sur la controverse qui a accompagné en France
l'ouverture par Renault, à 14 kilomètres des côtes européennes,
d'une usine où le salaire net démarre à 250 euros, les futurs
cadres marocains sont mal à l'aise. "Je n'ai pas suivi, je ne
peux pas dire", murmure un chef adjoint de département avant de
s'éclipser, rappelé à l'ordre par son supérieur français.
Dimanche encore, François Hollande, le candidat socialiste à
l'élection présidentielle, a estimé que l'Etat français, qui
contrôle 15% du capital de Renault, aurait dû s'opposer à ce
projet.
Sur place, les préoccupations sont différentes. L'usine est
en préchauffage et s'apprête à monter en cadence de manière
spectaculaire. Une fois les derniers réglages sur les moules et
les machines effectués, les procédures mémorisées et les gestes
qu'il faudra répéter 44 heures par semaine maîtrisés, le site va
passer en trois mois d'un rythme presque immobile de 30
véhicules par jour à 30 par heure. L'an prochain, une deuxième
ligne permettra de cracher 60 véhicules par heure, un à la
minute.
"Le central à Paris - Monsieur Carlos Ghosn - nous donne une
tolérance assez importante pour démarrer correctement", précise
Tunç Basegmez, directeur turc de l'usine de Tanger. "La création
de la marque 'Made in Morocco' passe par là."
(Avec Souhail Karam, édité par Jean-Michel Bélot)