(Easybourse.com) Quelle est votre perception de l'évolution des marchés financiers à l'heure actuelle ?
La crise des subprimes continue à marquer l'actualité des marchés financiers. Une sorte de brouillard, lié aux incertitudes sur les pertes potentielles dans le secteur financier, leur localisation et leurs conséquences sur l'ensemble de l'économie, perturbe les marchés financiers, à commencer par les marchés monétaires. Néanmoins, nous voyons plusieurs facteurs qui devraient aider à dissiper ce brouillard.
Tout d'abord, la transparence sur les comptes des établissements financiers devrait se renforcer. Les résultats annuels des banques seront publiés au cours du premier trimestre, ce qui devrait permettre de se faire une idée plus claire de l'ampleur et de la localisation des pertes réelles. Par ailleurs, les banques centrales ont montré qu'elles étaient prêtes à intervenir massivement pour soulager les besoins de liquidité des institutions financières. Enfin, aux Etats-Unis, l'administration du président Bush a annoncé des mesures visant à geler sur cinq ans la hausse («reset») du service des crédits hypothécaires «subprime».
Pensez-vous qu'il y aura une récession aux Etats-Unis ?
Le mot récession est souvent utilisé à mauvais escient. Je préfère distinguer deux notions : la récession de court terme, technique, et la véritable récession économique qui dure plusieurs semestres. On peut très bien avoir une récession technique (5 à 6 mois), comme on en a connu plusieurs fois au cours de la dernière décennie. Une telle récession n'a pas d'impacts durablement néfastes sur les marchés financiers.
Mais, ce qui est plus à craindre, c'est de vivre une crise économique profonde qui perdure, à l'instar de ce que nous avons connu dans les années 70. Nous considérons que nous sommes actuellement loin de ce scénario. Les indicateurs économiques montrent un certain ralentissement, mais nous ne voyons pas les signes d'une récession prolongée.
Vous n'êtes donc pas sur un scénario noir pour l'année 2008?
A l'heure actuelle, il n'est pas très difficile de dépeindre un scénario sombre : avec la crise du subprime, les tensions géopolitiques au Pakistan, en Iran…, le pétrole qui continue à grimper non pas en raison d'une demande plus forte mais davantage du fait d'un choc au niveau de l'offre, les crises immobilières qui s'annoncent en Europe.
Cependant si on scrute les indicateurs économiques, il est difficile d'étayer ce scénario sombre. Il faudrait d'autres éléments, comme l'annonce de pertes dans les établissements bancaires beaucoup plus conséquentes que ce que les estimations mettent aujourd'hui en avant et qui conduiraient alors au scénario redouté de «credit crunch», d'assèchement du crédit.
En outre, si des risques existent bel et bien, plusieurs facteurs de soutien ne doivent pas être négligés. D'une part, la phase de désintermédiation que l'on a connue depuis le début des années 2000, a conduit également à un transfert des risques en dehors du système financier. D'autre part, le secteur financier a renforcé fortement son bilan au cours des dernières années.
Enfin, si nous pouvons discuter le bien fondé d'une telle situation, il n'en demeure pas moins que les fonds souverains sont prêts à recapitaliser les banques si le besoin se fait sentir comme on a pu le voir au cours des dernières semaines.
Quelle marge de manœuvre pourraient avoir les banques centrales pour éviter un trop fort ralentissement économique ?
Nous considérons que pour le moment, nous sommes loin de ces considérations.
En ce qui concerne les banques centrales, il y a lieu de distinguer deux missions auxquelles correspondent deux outils : la baisse des taux pour influer sur l'économie réelle, et à terme sur l'inflation, et l'injection de la liquidité sur les marchés afin de gérer la crise sur le marché monétaire.
Autant la BCE s'est montrée dynamique en matière de gestion de la liquidité, autant elle a n'a pas utilisé le levier de la baisse des taux. De même, la FED a procédé à des baisses significatives de ses taux directeurs, mais l'a fait de manière ordonnée.
Au demeurant, une baisse des taux ne suffit pas à elle seule pour stopper le ralentissement de l'économie si le mécanisme de transmission de la politique monétaire est en panne. C'est clairement ce qui s'est passé au Japon dans les années 90.
Qu'est-ce qui pourrait conduire à un blocage au niveau de la chaîne de transmission ?
Par exemple, si les banques étaient très mal capitalisées, c'est çà dire qu'elles aient à porter de mauvaises dettes dans leur bilan, au point de ne plus pouvoir prêter, c'est ce que l'on appelle le «credit crunch». Mais ce n'est pas la situation qui se dessine aujourd'hui à partir des informations disponibles.
Quels seraient les autres facteurs qui pourraient jouer sur la mécanique ?
L'emploi. Aujourd'hui, parce que les entreprises sont en bonne santé, nous continuons à avoir de bonnes nouvelles du côté de l'emploi. La faiblesse du taux de chômage permet de soutenir l'endettement des ménages. Nous suivons de près les enquêtes réalisées auprès des industriels, notamment les intentions d'embauche. Nous nous attendons à une remontée du taux de chômage aux Etats-Unis dans les mois à venir, mais celle-ci ne devrait pas être trop élevée.
Nous surveillons par ailleurs les conditions sur les marchés monétaires, le marché du pétrole, les risques géopolitiques. Selon moi, ils sont plus à craindre que les risques purement économiques, tout simplement parce qu'ils sont beaucoup plus difficiles à prévoir.
Que pensez-vous d'un éventuel découplage de l'Asie hors Japon avec la situation vécue aux Etats-Unis ?
Nous pouvons distinguer trois niveaux de découplage à propos de l'Asie : le découplage des échanges commerciaux, le découplage de la demande intérieure, le découplage financier.
Le découplage des échanges commerciaux n'existe pas : 80% des produits finaux asiatiques sont exportés en dehors de la zone asiatique.
Le découplage de la demande intérieure est avéré, notamment en raison du développement des infrastructures et de la naissance d'une classe de consommateurs.
Le découplage financier dépend du pays considéré. Le marché financier de la Chine continentale apparaît peu dépendant aujourd'hui des marchés financiers globaux, en partie en raison de la quasi-fermeture des comptes de capital. En revanche, l'Inde semble plus vulnérable à un choc sur les marchés internationaux.
Qu'en est-il de l'Europe ?
La zone euro est en train de suivre le ralentissement des Etats-Unis. Plus que jamais, le défi pour l'Europe est de réaliser des réformes structurelles qui lui permettent de connaître un véritable découplage économique. Les économies européennes n'ont pas encore la flexibilité nécessaire tant sur le plan du financement des retraites, que sur le marché de l'emploi.
Quelle est votre stratégie d'investissement ?
Nous sommes axés sur une stratégie prudente.
Nous cherchons à saisir les opportunités pour renforcer nos allocations vers les actions. En termes de secteurs, les valeurs technologiques ont nos préférences. Le secteur des médias devrait également bénéficier du déroulement à venir de plusieurs grands évènements comme les jeux olympiques de Pékin, la coupe d'Europe de football, les élections présidentielles aux Etats-Unis. Nous sommes en légère surpondération sur le secteur des télécom, comme sur les biens d'équipement, particulièrement dans les pays émergents.
Nous restons prudents sur les valeurs financières et sur les valeurs cycliques.
Sur les marchés de taux, nous sommes légèrement sous pondérés en duration. Du fait de la volatilité actuelle sur les taux, nous conservons une partie de nos actifs alloués sur le cash.
En matière de change, notre idée est que la dépréciation du dollar vis-à-vis des grandes devises touche à sa fin mais qu'elle devrait se poursuivre vis-à-vis des devises émergentes.
Propos recueillis par Imen Hazgui
- 08 Janvier 2008 - Copyright © 2006 www.easybourse.com