Deuxième Palme d'or à Cannes pour Michael Haneke
27/05/2012 | 22:48
* Haneke rejoint le cercle très fermé des doubles palmés
* Deux prix pour "Au-delà des collines", de Cristian Mungiu
* Carax, Audiard, le cinéma américain repartent bredouilles
par Wilfrid Exbrayat
Ils étaient quatre cinéastes en
lice cette année sur la Croisette à pouvoir prétendre repartir
avec une deuxième Palme d'or et c'est l'Autrichien Michael
Haneke qui l'a emporté avec "Amour", film qui réussit la gageure
de marier maîtrise technique et émotion authentique.
Cette émotion est le fruit non seulement de la mise en scène
et de la direction d'acteurs de Haneke, qui avait décroché une
première Palme d'or en 2009 avec "Le ruban blanc", mais aussi de
l'interprétation olympienne du couple Jean-Louis Trintignant et
Emmanuelle Riva. (voir
C'est pourquoi, le président du Jury du 65e Festival de
Cannes, en annonçant la Palme d'or, a souligné la "contribution
fondamentale" des deux acteurs à la très haute tenue du film.
Mais le règlement interdit d'accorder un autre prix à un
film qui obtient la Palme d'or, le Grand Prix ou le Prix de la
mise en scène, a expliqué Nanni Moretti dimanche soir, lors de
la conférence de presse du jury.
En tout état de cause, "Amour" a une résonance toute
personnelle pour le cinéaste autrichien, longtemps réputé pour
traumatiser le spectateur plutôt que l'enchanter. "J'ai vécu ça
(la maladie) dans ma famille; ça m'a beaucoup touché et c'est
comme ça que j'ai commencé ce film", a-t-il expliqué, lors de la
conférence de presse des lauréats.
Haneke rejoint Francis Ford Coppola, Bille August, Emir
Kusturica, Shohei Imamura et les frères Jean-Pierre et Luc
Dardenne au rang des cinéastes ayant reçu deux fois le précieux
trophée.
Le prix d'interprétation féminine échoit au duo d'actrices
d'"Au-delà des collines", Cosmina Stratan et Cristina Flutur,
long métrage impeccablement maîtrisé lui aussi du Roumain
Cristian Mungiu, qui avait ébloui Cannes en 2007 avec "4 mois, 3
semaines, 2 jours".
Il doit se contenter cette année d'applaudir ses actrices et
d'un Prix du scénario, qui omet totalement le travail rigoureux
de mise en scène accompli.
JE SUIS RECONNAISSANT
Sur ce dernier point, le jury a privilégié un autre film, et
ce sera sans doute sa décision la plus controversée, celui du
réalisateur mexicain Carlos Reygadas.
"Post Tenebras Lux" a été largement snobé par les
festivaliers. Voir un homme, qui vient d'en agresser un autre,
finir par, littéralement, se prendre la tête et se l'arracher à
pleines mains a fait écarquiller bien des yeux et provoqué bien
des rires involontaires.
Prié de dire, lors de la conférence de presse des lauréats,
si la distinction obtenue constituait une "revanche" sur une
mauvaise presse, Reygadas, titulaire d'un Prix du Jury en 2007
pour "Lumière silencieuse", s'est contenté de répondre:
"Pourquoi une revanche? Ce prix est simplement quelque chose
pour lequel il faut être reconnaissant, c'est tout".
"Je suis très reconnaissant aux journalistes qui détestent
le film comme à ceux qui l'aiment; tous sont très importants
pour moi".
Le prix d'interprétation masculine vient distinguer la
prestation de l'acteur danois Mads Mikkelsen, en homme traqué
victime de la rumeur et du mensonge, dans "La
chasse
Ce fut l'un des films choc de ce 65e Festival et son auteur,
le Danois Thomas Vinterberg, s'était déjà signalé en 1998 avec
un "Fête de famille" qui lui avait valu le Prix du Jury.
Un troisième "palmé", Ken Loach, n'est pas non plus reparti
bredouille en emportant sous le bras un Prix du Jury, le
troisième de son palmarès personnel après ceux de "Raining
Stones" (1993) et de "Hidden Agenda" (1990).
Palme d'or en 2006 avec "Le vent se lève", le cinéaste
engagé britannique a présenté pas moins de 17 films à Cannes,
dont 14 en sélection officielle, depuis "Kes" en 1970.
DEBANDADE FRANÇAISE ET AMÉRICAINE
L'Iranien Abbas Kiarostami, le quatrième "palmé" de la
compétition, repart à vide. Le réalisateur était venu dire
ouvertement que son film ne comportait ni début ni fin et qu'il
laissait le soin au spectateur de combler les trous.
Le jury cannois a pris une autre décision qui suscitera le
controverse en attribuant à "Reality", de l'Italien Matteo
Garrone, le Grand Prix.
Diversement apprécié lors de sa projection, au début du
Festival, le film était quelque peu tombé dans les oubliettes de
la critique. Jusqu'à ce que les jurés cannois le ressuscitent.
Garrone est maintenant titulaire de deux Grands Prix, le
précédent lui ayant été décerné avec "Gomorra", en 2008.
Le 65e Festival de Cannes aura aussi été celui de la déroute
des cinématographies française et nord-américaine.
Trois films français étaient en compétition et les trois
repartent bredouille. "De rouille et d'os", de Jacques Audiard,
n'a pas fait illusion très longtemps, au moins aux yeux de la
critique internationale, son homologue française lui ayant
longtemps conservé ses suffrages.
Le couple Marion Cotillard-Matthias Schoenaerts a fait un
temps figure de possible lauréat des prix d'interprétation et le
film avait été par ailleurs précédé d'un "buzz" énorme, passant
sur les écrans le même jour que sa projection à Cannes.
Même filet vide pour Alain Resnais et, surtout, pour Leos
Carax, dont l'incongru "Holy Motors" avait séduit une bonne
partie de la presse. Là encore plus française qu'internationale.
La débandade est encore plus sanglante pour les films
américains. Le délégué général Thierry Frémaux n'avait pas
manqué de remarquer qu'ils étaient revenus en force. Ils se sont
échoués sur les rivages de la Croisette.
(édité par Patrick Vignal et Eric Faye)