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Pour la Fed, changer de paradigme ne serait pas une petite affaire

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06/05/2019 | 10:31

par Ann Saphir et Howard Schneider

PALO ALTO, Californie, 6 mai (Reuters) - Certains responsables de la Réserve fédérale pensent qu'ils sont mal préparés à faire face à la prochaine récession en suivant la méthode actuelle reposant sur un objectif d'inflation; ils s'emploient donc à étudier d'autres approches de gestion des taux d'intérêt dans un contexte d'inflation faible et de coûts d'emprunt bas.

Pour les banquiers centraux et experts de la politique monétaire américains venus discuter vendredi à Palo Alto des différentes alternatives possibles, la difficulté est la suivante: il sera non seulement ardu de définir une meilleure stratégie avant que la prochaine récession ne survienne, mais il sera encore plus malaisé de l'expliquer au public afin qu'elle fonctionne.

Pour s'expliquer mutuellement leurs propres idées, les banquiers centraux et universitaires participant à la conférence annuelle de la Hoover Institution, ont déployé force diapositives surchargées d'équations, de "bullet points" et de graphes obscurs.

Si l'on peut supposer que la plus grande partie des économistes universitaires présents entendaient la théorie, "là où ça coince, à mon avis, c'est quand il s'agit de savoir si les hypothèses du modèle ont le moindre sens dans la vie réelle", a déclaré Loretta Mester, présidente de la Fed de Cleveland, en marge de la conférence.

Lorsque les grandes banques centrales de la planète ont sorti leurs armes secrètes pour combattre la crise financière de 2007-2009, que ce soit des rachats massifs d'obligations ou encore le pilotage des anticipations des marchés, elles pensaient faire face à une situation exceptionnelle.

Mais 10 ans après la fin de la crise, il est évident que la Fed opère dans un paysage économique profondément remodelé. Ni l'inflation ni les taux d'intérêt ne sont partis pour augmenter beaucoup alors même que le taux de chômage des Etats-Unis est pratiquement au plus bas depuis un demi-siècle.

Cela veut dire que la banque centrale dispose de beaucoup moins de marge de manoeuvre que par le passé pour baisser les taux afin de stimuler l'économie.

Mais au vu d'une économie américaine qui s'est bien redressée, d'une politique des taux en pause et d'une expansion bien partie pour atteindre une durée sans précédent, les responsables de la Fed se sont dit qu'ils avaient un peu de temps libre pour étudier les moyens de rendre la politique monétaire plus efficace face à la prochaine récession ou au prochain choc économique.

Parmi eux, en vrac, gérer l'inflation de façon plus souple en fonction de la conjoncture économique, déplacer les priorités de l'inflation vers le produit intérieur brut (PIB) ou encore user de taux d'intérêt négatifs pour obliger les entreprises à investir et les banques à prêter lorsque les temps sont difficiles.

"SEMER LE CHAOS"

Ce seraient autant de moyens, expliquent les tenants de ces nouvelles méthodes, d'amortir les chocs et de raccourcir les périodes de récession.

Elles diffèrent toutes, à des degrés divers, de la stratégie actuellement suivie par la banque centrale, qui s'appuie sur un objectif d'inflation de 2% et sur une définition très lâche du plein emploi.

Et surtout, leur efficacité repose sur la compréhension que les ménages, les entreprises et les marchés financiers en auraient et sur les réactions qui s'ensuivraient.

Un objectif d'inflation moyen et non pas fixe semble être l'option qui rassemble le plus de suffrages. Comme l'a expliqué John Williams, président de la Fed de New York, il s'agit de viser une inflation de 2% en moyenne sur une période donnée, par exemple un an et demi.

Dans ce cadre, si l'inflation baissait en période difficile, la banque centrale réagirait en restant ultra-accommodante jusqu'à ce que l'inflation remonte au-dessus de 2% et y reste pendant un certain temps.

Si les entreprises et les ménages savent ainsi qu'ils peuvent compter sur plus d'inflation à l'avenir, ils emprunteront et dépenseront plus en période de récession, ce qui, en théorie, précipiterait le retour à la croissance. Encore faut-il que les agents économiques croient réellement que la Fed puisse faire monter l'inflation.

Les taux négatifs reviendraient eux à sanctionner les entreprises et les banques qui ne feraient pas assez circuler leur argent dans l'économie car elles devraient payer pour pouvoir thésauriser. Pour que ce mécanisme soit accepté, il faudrait que le grand public soit sûr de ne pas y être soumis.

La Fed exclut pour l'instant le principe du taux négatif mais d'autres banques centrales l'appliquent et des universitaires tels que Kenneth Rogoff, professeur à Harvard venu présenter ses travaux lors de la conférence, y voient des avantages.

Cela étant, tous les participants de la conférence n'étaient pas convaincus des mérites d'un changement de méthode.

"La barre a été placée très haut, si l'on veut un changement", a dit Mary Daly, présidente de la Fed de San Francisco. "Se tromper dans ce contexte peut se payer cher".

James Bullard, président de la Fed de Saint-Louis, plaide depuis longtemps pour un objectif de PIB nominal plutôt que de prix. Mais il a admis lui-même que les expérimentations de la première banque centrale mondiale pourraient tout aussi bien "semer le chaos" sur les marchés financiers internationaux.

Défendre l'idée d'une nouvelle approche ne va pas de soi car les banques centrales ont dans l'ensemble tenté sans succès d'atteindre cet objectif d'inflation de 2%, considéré comme une norme internationale.

Pour Mester, établir une ensemble de règles, quelles qu'elles soient, pourrait améliorer l'efficacité de la politique monétaire de la Fed car l'on en comprendrait mieux les objectifs et les limites.

Même si l'idée d'une nouvelle donne monétaire ne fait pas l'unanimité, le principe même d'étudier de nouvelles idées semble bien accepté puisque la Fed organisera encore plusieurs manifestations sur ce thème cette année.

Et la plupart des participants de la conférence ont approuvé l'initiative de la banque centrale. "Il faut que la Fed trouve du neuf", a dit Andy Levin, professeur d'économie du Dartmouth College. (Wilfrid Exbrayat pour le service français, édité par Blandine Hénault)

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