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Conflans-Sainte-Honorine - Le profil d'un loup pas si solitaire

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17/10/2020 | 16:35

par Tangi Salaün

PARIS, 17 octobre (Reuters) - Un individu à peine majeur avec un passé de petit délinquant qui avait échappé aux radars des services de renseignement luttant contre la radicalisation islamiste: le portrait de l'auteur de la décapitation d'un professeur de collège vendredi à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines) rappelle celui d'autres auteurs d'attaques d'inspiration djihadiste ces dernières années en France.

Âgé de 18 ans, le meurtrier présumé, lui-même abattu par la police après son acte, était un ressortissant russe né à Moscou de parents tchétchènes, a déclaré samedi le procureur de la République antiterroriste.

Bénéficiant du statut de réfugié, Abdoulakh A. avait un titre de séjour délivré en mars dernier et valable jusqu'en 2030, a ajouté Jean-François Ricard pendant une conférence de presse.

Le meurtrier présumé vivait avec sa famille à Evreux, dans l'Eure, à près d'une centaine de kilomètres du lieu de l'attaque. Il ne connaissait manifestement pas sa victime puisque, selon les premiers témoignages cités par le procureur, il a demandé à des élèves devant le collège de la lui désigner.

Il n'était pas suivi par les services de renseignement et n'avait jamais été condamné par la justice. Il était toutefois connu de la police pour des faits de dégradation de biens publics et de violence en réunion quand il était mineur, a précisé Jean-François Ricard.

Ses parents, son petit frère et un de ses grands-parents ont été interpellés vendredi soir. Les enquêteurs veulent savoir s'ils étaient au courant de son projet et s'il avait des complices.

Cinq autres personnes ont été placées en garde à vue, dont le père d'une élève du collège du Bois d'Aulne de Conflans-Sainte-Honorine, qui avait pris à partie le professeur d'histoire-géographie ces derniers jours sur les réseaux sociaux.

Une demi-soeur de ce parent d'élève a rejoint le groupe Etat islamique en Syrie en 2014 et fait toujours l'objet d'un mandat d'arrêt, a indiqué Jean-François Ricard.

REVENDICATION SUR TWITTER

Les enquêteurs ont établi qu'Abdoulakh A. était bien le propriétaire du compte Twitter sur lequel a été publiée quelques minutes après les faits une photo du professeur décapité, accompagnée d'un message dans lequel il présentait sa victime, Samuel Paty, comme celui qui a "osé rabaisser (le prophète) Muhammad" et dans lequel il menaçait le président Emmanuel Macron, "dirigeant des infidèles".

Ce compte géré par @Tchetchene_270 et nommé Al Ansâr, un mot arabe qui désigne les compagnons du prophète Mahomet, a été rapidement suspendu par Twitter.

Selon le journal Mediapart, le compte avait déjà été signalé fin août après la publication d'un montage photo mettant en scène une décapitation.

Le profil du meurtrier rappelle celui du ressortissant pakistanais de 25 ans qui a blessé deux personnes à coups de hachoir le mois dernier devant les anciens locaux de Charlie Hebdo, en plein Paris, pour "venger le prophète" après la republication par le journal satirique des caricatures de 2006, en plein procès des complices présumés de l'attentat des frères Kouachi en janvier 2015.

Ces assaillants dont la radicalisation a échappé aux services de renseignement sont souvent présentés comme des "loups solitaires", un concept contesté par la plupart des experts qui insistent sur le rôle de la propagande islamiste sur internet et les réseaux sociaux.

"Le terme de 'loup solitaire' nous pousse dans une mauvaise direction", estime le politologue Asiem El Difraoui, spécialiste du djihadisme. "Il y a toujours derrière ces attaques une forme de terreau. Il peut être purement virtuel, alimenté par l'idée d'une conspiration contre l'islam, mais c'est plutôt rare. La plupart du temps, les assaillants sont entourés de gens qui partagent leur vision très violente inspirée au moins en partie de l'idéologie djihadiste. Ce genre d'attaques se produit sur un terrain où il y a eu un vrai travail d'endoctrinement."

"AUTONOMISATION DE LA VIOLENCE"

Cet avis est partagé par Abdallah Zekri, président de l'Observatoire de lutte contre l'islamophobie, selon lequel l'auteur de l'attaque à Conflans-Sainte-Honorine n'a pas pu "commettre cet acte seul". "Il a dû avoir des renseignements sur ce professeur, ce professeur a dû être suivi pour qu'on puisse le tuer comme ça lâchement", a-t-il déclaré sur BFM-TV.

Pour Asiem El Difraoui, l'attaque illustre néanmoins une "autonomisation de la violence" qui va en parallèle avec "une dissémination de l'idéologie djihadiste au niveau mondial".

"Cette idéologie est tellement enracinée chez certains qu'il n'y a plus besoin d'organisations comme l'Etat islamique pour la mettre en oeuvre", a déclaré le politologue à Reuters.

Le grand flou qui entoure la communauté tchétchène dont l'auteur présumé serait issu est une difficulté supplémentaire, relève Asiem El Difraoui.

"On ne sait pas trop ce qui se passe dans la diaspora tchétchène, parce qu'il y a peu de gens qui en parlent la langue dans les services de renseignement. C'est une communauté qui a une structure très clanique et patriarcale et qui baigne depuis longtemps dans une atmosphère de violence en raison de la répression qu'elle a subie."

"Ce problème a été trop longtemps négligé", regrette le politologue, en rappelant que l'auteur de l'attaque au couteau qui avait fait un mort et quatre blessés en mai 2018 près de l'Opéra de Paris était aussi un Tchétchène de 20 ans sans antécédent judiciaire mais radicalisé.

Selon des chiffres de la DGSI repris à l'époque dans un rapport du Centre d'analyse du terrorisme (CAT), "7 à 8% des Français impliqués dans les filières djihadistes vers la Syrie et l'Irak (velléitaires, soutiens ou combattants sur zone) sont d'origine tchétchène". (Edité par Bertrand Boucey)


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