Laurent Pignot

Analyste
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Diplomé de Montpellier Business School et de Paris 1-Sorbonne, passé par les univers de la banque et de l'assurance, Laurent Pignot entretient une telle passion pour les cryptomonnaies qu'il ambitionne, un jour, de lancer un média dédié à la vulgarisation de ces actifs alternatifs. Ce qui attire ce fan de sport et de gastronomie ? En bon représentant de sa génération, la dimension décentralisée et désintermédiée de ces devises. Ce qui l'anime ? L'adrénaline liée au jeu de l'investissement.

Ethereum : inflationniste ou déflationniste ?

20/06/2022 | 16:43

Alors que la thématique de l’inflation est désormais sur toutes les langues des banquiers centraux, la cryptosphère, elle aussi est exposée à des mécanismes inflationnistes et déflationnistes. La technologie sous-jacente de la blockchain permet de connaître et de prévoir la politique d’émission monétaire qui est inscrite dans l’algorithme de chaque actif numérique. Cette appréciable prévisibilité et transparence nous permet de détecter en toute clarté si l’actif étudié est soumis à un processus monétaire inflationniste ou déflationniste. Quid du processus monétaire d’Ethereum ?

En préambule, je précise que j’ai récemment rédigé un article qui traite du processus inflationniste des actifs numériques et tout particulièrement de celui du bitcoin : Cryptomonnaies inflationnistes : kesako ?

Contrairement à une cryptomonnaie inflationniste, un actif déflationniste voit son offre de pièces en circulation diminuer au fil du temps. Ce processus induit donc théoriquement que si la demande reste constante ou augmente et que l’offre diminue dans un même temps, le prix de l’actif question devrait croître. Jetons un œil sur l’Ether.

Ethereum : à mi-chemin vers la déflation ?

L’ether (ETH), la devise numérique d’Ethereum, était auparavant, avant août 2021, purement inflationniste. C’est-à-dire que l’offre totale d’ethers en circulation augmentait toujours régulièrement à chaque fois qu’un bloc de transaction était inscrit sur la blockchain. Les mineurs recevaient ainsi 2 ETH par bloc inscrit sur la blockchain ainsi que des frais de transaction payés par les utilisateurs du réseau. Ainsi, environ 13 000 ethers étaient attribués quotidiennement aux mineurs (6500 blocs par jour multipliés par 2 ETH) avec un surplus qui se compose principalement des frais de transactions payés par les utilisateurs afin de s’assurer que leurs transactions sont incluses dans les prochains blocs.

Nombre de blocs par jour sur Ethereum
Etherscan.io

A partir d'août de 2021, ce processus est resté identique (d’ailleurs le nombre de blocs extraits par jour est le même) sauf qu’une mise à niveau de la blockchain, appelée EIP-1559, a tout même fait évoluer la politique d’émission des éthers sur le réseau. A partir de cette date, au bloc 12 965 000 sur la blockchain, une partie (85%) des frais payés par les utilisateurs ont été depuis brûlés, c'est-à-dire détruits à tout jamais, de manière à réduire de façon permanente l’offre d’ETH en circulation. Jetons un œil aux statistiques d’Ethereum depuis la mise à niveau (explication détaillée en dessous de l’image). 

Statistiques d’Ethereum depuis la mise à niveau EIP-1559 (août 2021)
Watchtheburn.com

Ce tableau mérite d’être détaillé pour bien comprendre :

  • Burned (brûlage) : le montant total d’ethers qui a été détruit depuis la mise en route du processus déflationniste de l’EIP-1559. Au total, 2,4 millions d'éthers ont été détruits pour un équivalent 2,7 milliards de dollars.

  • Rewards (récompenses) : le montant total d’ethers qui a été distribué aux mineurs pour les récompenser de valider les blocs et de sécuriser la blockchain. Au total, 4,2 millions d’ethers ont été distribués aux mineurs pour un équivalent de 4,7 milliards de dollars depuis la mise à niveau en août 2021.

  • Tips (pourboires) : le montant total des pourboires distribués aux mineurs pour accélérer les transactions des utilisateurs (je détaille ce point en-dessous). Au total, 429 858 ethers ont été distribués aux mineurs pour un équivalent de 481 millions de dollars.

  • Net Insurance : il s’agit de la différence entre le montant des récompenses (rewards) et les unités brûlés (burned). Au total, on compte 1,8 millions d’ethers (précisément 1 790 596 ETH) de différence entre les récompenses distribuées aux mineurs et le brûlage des unités. Pour l’instant donc, l’ether est toujours inflationniste car malgré le brûlage, les récompenses restent toujours plus élevées. Une véritable mesure déflationniste serait un montant brûlé moyen supérieur aux récompenses distribuées.

  • Net Reduction : Pourcentage d’ether qui ont été brulés (burned) par rapport aux récompenses distribuées (rewards) depuis la mise à niveau. L’équivalent de 57,96% du total des ethers distribués ont été brûlé à ce jour. 

Je reviens sur le point “Tips”. En plus des frais de transaction qui peuvent varier entre 3 et 60 dollars en fonction de la congestion du réseau (plus il y a d’activité sur le réseau, plus les frais sont élevés et réciproquement à la baisse), les utilisateurs peuvent vouloir prioriser leurs transactions en ajoutant un pourboire pour payer un validateur (un mineur) afin d'inclure la transaction plus rapidement.

Par analogie, nous pourrions imaginer appliquer au réseau Ethereum une application de chauffeur/covoiturage. Imaginons que vous utilisiez le Uber 3.0 d’Ethereum. Vous voulez réaliser un trajet entre Annecy et Lyon. Le coût pour aller d’Annecy à Lyon est le même quel que soit le chauffeur, imaginons de manière arbitraire que le coût est de 0,5 ETH pour le trajet (ce qui représente les frais de transaction d’Ethereum). En revanche, votre trajet est urgent. Vous pouvez alors ajouter un pourboire (Tips) de manière à ce que les chauffeurs soient incités à venir vous chercher en priorité plutôt que d’autres passagers qui n’offrent, eux, pas de pourboire. Ainsi vous pourrez donc régler 0,5 ETH (frais fixes de transaction) + 0,05 ETH (pourboire variable à votre guise). 

En définitive, Ethereum reste inflationniste avec une mesure déflationniste tout comme pour le Bitcoin. Cette mesure à pour objectif de rendre plus rare l’ether, et donc le rendre plus attractif si la demande reste constante ou en augmentation, en réduisant la quantité d'éther émise quotidiennement. A noter qu’Ethereum a connu une période purement déflationniste durant laquelle plus d’ethers ont été brûlés que distribués aux mineurs. 

Ethereum Brûlage (début janvier 2022)
Watchtheburn.com

On remarque d’un coup d'œil qu’à cette période (janvier 2022) les smart contracts (contrats intelligents) hébergés sur Ethereum étaient très sollicitées par ses utilisateurs (congestion du réseau) au vu du montant d’ethers brûlés. Ces mouvements ont eu pour conséquence de faire augmenter les frais de transaction et donc par ricochet le taux de brûlage qui est associé, de manière à ce que le brûlage des ethers dépasse le montant des éthers distribués aux mineurs. Ainsi, pendant une courte période, Ethereum affichait un taux de déflation de 10% (Net Reduction = 110,23%). C’est-à-dire que le nombre d’ethers en circulation diminuait à ce moment précis. Néanmoins, ces phénomènes sont rares et peu pratiques car cela implique que les utilisateurs payent des frais de transactions très élevés dans le cadre de l’utilisation des applications décentralisées (Dapps) sur Ethereum. 

Par analogie, avec Ethereum, vous pourriez faire votre trajet aller d’Annecy à Lyon pour 50 euros un jour puis en revenant 10 jours plus tard payer 150 euros car le réseau Ethereum est congestionné. C’est problématique et pas viable économiquement. C’est pour cela qu’Ethereum évolue, grâce aux développeurs, avec des mises à jour de manière à rendre le réseau plus scalable.  

Certains experts estiment que le passage en fin d’année d’Ethereum à Ethereum 2.0 devrait changer la donne concernant le coût des frais de transaction et par ricochet rendre Ethereum complètement déflationniste. Bien évidemment ça ne reste que des spéculations pour l’instant car Ethereum réalise toujours des mises à jour et s’adapte à l’environnement bouillonnant de la cryptosphère. Je ne vous en dis pas plus pour ne pas rentrer directement dans les détails de cette version 2 d’Ethereum, en revanche, je m’empresse de vous concocter un article dédié à ce passage au niveau supérieur appelé : The Merge. 

Nombre d’ethers en circulation actuellement (119 millions d'unités)
Ycharts

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