FRANCFORT (DEUTSCHE-BOERSE AG) - Le gestionnaire de fonds Christoph Frank livre son analyse sur les introductions en bourse (IPO) records prévues pour SpaceX, Anthropic et OpenAI, en examinant notamment les arguments qui plaident pour ou contre l'existence d'une bulle spéculative sur le point d'éclater.
9 juin 2026. FRANCFORT (pfp Advisory). Les méga-introductions en bourse imminentes de SpaceX, Anthropic et OpenAI sont-elles des signes avant-coureurs ? Sommes-nous déjà plongés dans une immense bulle spéculative ? Ces IPO se comptant en milliers de milliards de dollars constituent-elles le point culminant d'une exagération gigantesque ? Voire un point de retournement majeur pour un marché global déjà désespérément en surchauffe ?
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Les bulles spéculatives me fascinent depuis que je suis actif sur les marchés. Pour des raisons personnelles d'abord, car j'ai vécu en direct et avec mes propres capitaux l'une des plus grandes bulles de l'histoire boursière : celle de la 'nouvelle économie' au tournant du millénaire. Mais aussi en tant que 'terrain de recherche' sur les visions d'avenir, l'illusion collective, la psychologie des foules, l'irrationalité, l'euphorie (et le désenchantement qui suit l'explosion). Si les bulles s'avèrent finalement coûteuses pour de nombreux investisseurs, elles ne sont pas totalement dénuées de sens : elles constituent des phases d'expérimentation et drainent des capitaux vers de nouvelles technologies telles que les chemins de fer, l'internet et l'intelligence artificielle (IA).
Le problème des bulles spéculatives, comme l'a analysé avec justesse l'ancien président de la Réserve fédérale américaine Ben Bernanke, est qu'elles ne peuvent généralement être prouvées avec certitude qu'a posteriori, alors qu'elles sont pratiquement impossibles à identifier par les contemporains avant qu'elles n'éclatent. (À condition de ne pas succomber à l'hybris du biais de rétrovision.) Par conséquent, selon Bernanke, les banques centrales ne devraient même pas tenter de prédire ou de combattre activement les bulles, car cela risquerait d'étouffer l'économie, mais devraient plutôt amortir les conséquences de leur éclatement.
Personnellement, je perçois toutefois dans l'actualité boursière récente certains parallèles avec la bulle internet des années 2000. Hier comme aujourd'hui, les dimensions deviennent de plus en plus gigantesques : SpaceX vise, lors de son IPO de vendredi, une capitalisation boursière d'environ 1.750 milliards de dollars - soit à peine moins que le poids cumulé de toutes les sociétés cotées du DAX actuellement. Galactique ! Pour les introductions d'Anthropic et d'OpenAI à l'automne, les estimations dépassent également la barre des 1.000 milliards de dollars. Rapportées à des chiffres d'affaires annuels estimés entre 20 et 50 milliards de dollars au maximum, ces sociétés seraient ainsi valorisées sur des multiples de revenus allant de 20 à 90, ce qui est extrêmement généreux.
Le moment où ces entreprises atteindront durablement le seuil de rentabilité reste incertain à ce jour. (C'est d'ailleurs pour cette raison que certains fournisseurs d'indices souhaitent modifier leurs règles en amont de l'introduction de SpaceX afin de permettre l'inclusion de sociétés non rentables.) Le fait que ces candidats à la cote affichent des résultats négatifs me semble critique, car cela fragilise un argument de poids : celui voulant que les leaders de la hausse (tels que Microsoft, Alphabet, Meta ou Nvidia jusqu'ici) ne brûlent pas de cash, contrairement à certains de leurs homologues surcotés de 1999/2000, mais génèrent des flux de trésorerie solides et durables.
Malgré l'avertissement de Bernanke sur l'impossibilité d'identifier les bulles avec certitude, les investisseurs peuvent néanmoins réunir quelques arguments pro et contra. En faveur de l'existence d'une bulle, on note, outre les valorisations extrêmes déjà mentionnées : des récits dominants concentrés uniquement sur l'IA et l'espace (comme en 2000 sur les 'TMT' : technologie, médias, télécoms). Le ton employé est d'ailleurs très emphatique ('nouvelle ère'). Lors de l'IPO de SpaceX, un nombre inhabituellement élevé d'investisseurs particuliers est ciblé (renforçant la 'peur de manquer l'opportunité' ou FOMO). Les introductions visent à absorber plus de 100 milliards de dollars de capitaux frais (potentiellement via des arbitrages au détriment de sociétés déjà cotées, ce qui dégrade le rapport offre/demande de titres). À l'inverse, l'argument contre une bulle réside dans le fait que ces nouveaux venus vendent des produits et services réels et détiennent des positions convaincantes sur des marchés à très forte croissance présumée.
Par conséquent, le 'modèle' pourrait ne pas être la bulle internet de 2000, mais plutôt l'évolution qui a suivi l'introduction en bourse de Google en 2004 : au lieu de la bulle redoutée à l'époque, plusieurs années boursières très solides s'en étaient suivies jusqu'à la crise financière de 2008.
Le scénario le plus probable selon moi est que le marché global a atteint un niveau de valorisation très élevé, mais que nous ne sommes pas encore, dans l'ensemble, au stade final d'une bulle spéculative, bien que des signes avant-coureurs soient déjà visibles dans certains segments comme le secteur technologique. Les pénuries artificielles lors de l'IPO de SpaceX pourraient certes générer une forte demande à court terme par un effet de goulot d'étranglement, mais cette approche risque de dégrader davantage le profil rendement/risque à long terme, d'autant plus que les périodes de blocage (lock-up) pour les anciens actionnaires devraient expirer assez rapidement. Il appartient à chaque investisseur de déterminer si cette configuration présente (encore) un intérêt, en fonction notamment de son horizon de placement.
Par Christoph Frank, 9 juin 2026, © pfp Advisory
(La Deutsche Börse AG est seule responsable du contenu de cette chronique. Ces articles ne constituent pas une incitation à l'achat ou à la vente de valeurs mobilières ou d'autres actifs.)
















