On ne peut pas comprendre pleinement l’effet des taux d’intérêt sur la bourse sans évoquer le marché obligataire, le plus gros marché financier existant. 

C’est sur ce marché que se détermine ce qu’on appelle le taux sans risque. Il est couramment représenté par le rendement des obligations d’Etat à long terme comme les OAT françaises ou les Treasuries américains. Ce taux sert de référence pour l’ensemble des actifs financiers : il fixe la rémunération qu’un investisseur peut obtenir sans prendre de risque et devient donc le point de comparaison pour juger de l’intérêt d’investir ailleurs, par exemple en actions, en immobilier ou en obligations d’entreprises.

Lorsque les taux montent, la valeur des obligations baisse, et inversement. Si de nouvelles obligations offrent des rendements plus élevés, celles émises précédemment deviennent moins attractives, car leurs coupons rapportent moins. 

C’est précisément ce mouvement qui se répercute ensuite sur les marchés actions. En effet, la variation des taux influence directement le coût de l’argent dans l’économie réelle, et donc les comportements d’investissement.

Pour les entreprises lorsque les taux montent, l'argent devient plus cher. Résultat, les acteurs économiques se montrent plus prudents et n'ont plus accès à la même quantité de financement : les entreprises empruntent moins, freinent l'investissement et limitent la prise de risque ; les ménages se replient sur les dépenses essentielles, et leurs projets (immobiliers, automobiles, travaux…) sont souvent remis à plus tard. C'est l'ensemble de la dynamique économique qui ralentit. A cette contraction s'ajoute un facteur plus diffus, mais tout aussi déterminant : la confiance. Des taux élevés nourrissent la prudence, sur les marchés comme dans l'économie réelle. Moins de croissance, moins de visibilité, donc moins d'appétit pour le risque et des résultats qui progressent moins vite, voire ne progressent plus du tout. Et au bout du compte, des actionnaires déçus.

A l'inverse, des taux bas dopent le crédit et l'investissement. L'économie repart, et avec elle la valorisation des actions (on y reviendra). C'est exactement ce qui s'est passé après les crises des subprimes (2008) et du Covid (2020) : les banques centrales ont inondé le système de liquidités (quantitative easing) et maintenu des taux proches de zéro pour stabiliser le système financier et relancer l'activité.

Mais à partir de 2022, le décor a changé. L’envolée des prix, liée à la forte reprise post-pandémie et à la crise énergétique causée par la guerre en Ukraine, a poussé la Fed et la BCE à relever leurs taux à un rythme inédit depuis quarante ans. Leur objectif : ramener l’inflation vers un niveau jugé “sain” (autour de 2% par an) qui préserve le pouvoir d’achat sans étouffer la croissance. Un équilibre délicat, d’autant que certains, notamment aux États-Unis, commencent à questionner la pertinence de ce seuil dans un monde structurellement plus inflationniste.

Pour autant, aujourd’hui, les taux restent particulièrement élevés et les marchés ne se sont jamais portés aussi bien. Si une telle situation est possible et contredit à première vue les conclusions formulées précédemment, c’est en réalité parce que les investisseurs sont déjà dans l’anticipation du cycle suivant ; autrement dit, des prochaines baisses de taux. Parallèlement, l’apaisement de l’inflation, la solidité globale des résultats des entreprises et l’absence de récession ont contribué à booster les marchés. L’intelligence artificielle a aussi son importance dans la puissance du mouvement. Les promesses de productivité, d’automatisation et de gains de marges que véhicule cette nouvelle technologie alimentent une vague d’optimisme, symbolisée par les géants technologiques américains, dont Nvidia qui est devenu la première entreprise à dépasser 5 000 milliards de dollars de capitalisation.

Taux et valorisation des actifs : explications

Lorsque l’on parle de taux, il faut distinguer les taux courts et les taux longs. Les taux courts sont fixés par les banques centrales : ils servent à piloter la politique monétaire et influencent le coût du crédit à court terme. Les taux longs, eux, reflètent la vision du marché sur le long terme (c’est la combinaison de la croissance potentielle, des anticipations d’inflation et de la prime de terme - le risque lié à la durée). Ce sont ces taux longs, matérialisés par le rendement des obligations d’État à 10 ans, qui servent de référence dans la valorisation des actifs financiers et fixent le fameux “taux sans risque”.

Avec la méthode de valorisation DCF (Discounted Cash Flow), les analystes actualisent les flux de trésorerie futurs pour estimer la valeur actuelle d’une entreprise. Or, plus les taux d'intérêts sont élevés, plus le taux d’actualisation grimpe car il faut prendre en compte que l’entreprise se financera avec un coût de l’argent plus important dans les années à venir … et plus la valeur présente de ces flux diminue.

Les sociétés de croissance, dont les profits sont projetés loin dans le temps, notamment dans la tech ou les sociétés biotechs, sont donc les premières touchées. 

Questions d’allocation avec les obligations

L’autre effet majeur des taux se joue dans les arbitrages d’allocation. Quand les obligations d’Etat offrent 4% ou 5% sans risque, pourquoi prendre le pari de la volatilité boursière ? Plus le rendement sans risque progresse, plus la prime exigée pour détenir des actions doit augmenter. Si les bénéfices attendus des entreprises ne suivent pas le rythme, les marchés perdent une partie de leur attrait relatif.

Pendant la décennie des taux zéro, les investisseurs n’avaient guère le choix (le fameux TINA, pour There Is No Alternative). Les actions étaient devenues la seule option crédible pour espérer du rendement. Ce paradigme a changé. Le retour de rendements obligataires attractifs a rééquilibré la donne. 

Les autres effets des taux 

Les taux d’intérêt ne se contentent pas d’influencer les marchés par la voie économique ou financière : leur impact est plus large. Une hausse des taux tend à renforcer la monnaie nationale. Cela rend les exportations moins compétitives et alourdit la charge des dettes libellées en dollars dans les pays émergents. Elle détourne aussi les flux de capitaux vers les actifs les mieux rémunérés, souvent au détriment des obligations ou des actions des marchés périphériques.

En somme, les taux sont l’un des principaux leviers de régulation de l’économie. Quand la croissance s’emballe et que les prix montent trop vite, les banques centrales relèvent le coût de l’argent pour refroidir la demande et contenir l’inflation. À l’inverse, quand l’activité ralentit, elles abaissent les taux pour fluidifier le crédit, redonner confiance et relancer la machine.