Paris (awp/afp) - Des financiers devenus "délinquants d'habitude": deux négociants et un gestionnaire de fortune ont été condamnés à des peines atteignant 30 millions d'euros d'amende et jusqu'à trois ans de prison ferme, lundi à Paris, lors du premier procès en France pour délit d'initié en réseau.

Des mandats d'arrêt ont été émis à l'encontre de deux d'entre eux, en raison de leur domiciliation en Suisse. Le négociant Lucien Selce, 62 ans, est condamné à l'amende la plus lourde, équivalente à trois fois la plus-value tirée du délit d'initié, estimée à 10 millions d'euros.

L'information "privilégiée" sur le projet de rachat du géant américain des gaz industriels Airgas par le groupe français Air Liquide à 12,5 milliards d'euros a également permis à Alexis Kuperfis d'empocher plus de 4 millions d'euros en novembre 2015. Le financier de 45 ans est condamné à un an de prison et à 13 millions d'euros d'amende.

Son gestionnaire de fortune, Thierry Braha, reconnu coupable de complicité, est condamné à dix mois de prison et à 150'000 euros d'amende. Qualifiés de "délinquants d'habitude" par le président du tribunal Gérald Bégranger, ils ont pris des "précautions pour se cacher - en vain - des oreilles publiques", comme l'ont révélé des écoutes téléphoniques.

Le tribunal a suivi les réquisitions du Parquet national financier (PNF), qui avait ouvert une information judiciaire en 2015 sur le titre Airgas, après de premières investigations de l'Autorité des marchés financiers (AMF). Ce dossier est "exceptionnel" en raison des écoutes téléphoniques, qui brisent "l'impunité habituelle" des délits d'initiés sur lesquels l'AMF alerte depuis des années, avait expliqué en février la procureure Alice Juramy.

Joie, fierté et "érection" -

À l'origine du dossier, un ancien chargé d'affaires de la Société Générale, surnommé "l'écrivain", Stéphane Fima, révèle à Thomas Seligman, "le coiffeur", gestionnaire de société, l'opération de rachat alors confidentielle, consignée dans les serveurs de la banque sous le nom de code "Sangria". La primeur de l'annonce du rachat du géant américain des gaz industriels avait suscité chez les financiers joie, fierté et même une "érection", selon des extraits de conversations téléphoniques révélés par l'enquête du parquet financier.

Accablantes, elles avaient poussé quatre des sept mis en cause à plaider coupable lors d'une comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC), où ils avaient été condamnés à des amendes pouvant atteindre 10 millions d'euros - dont 5 avec sursis - et d'un an de prison ferme. "Le PNF a voulu envoyer un signal que la coopération peut payer", avait expliqué la procureure lors de ses réquisitions, avant de réclamer des peines bien plus sévères à l'encontre des trois prévenus qui avaient refusé de plaider coupable.

Lors du procès, Lucien Selce a expliqué ne pas avoir réellement pris au sérieux le "tuyau" du coiffeur, une personne jugée "pas très structurée" à ses yeux. Il lui avait néanmoins demandé "d'être très vigilant", se savant "dans le collimateur" des autorités financières, lors d'un transfert d'argent, qualifié de blanchiment par le tribunal.

Selon les écoutes, le coiffeur avait également demandé à Lucien Selce d'avertir le "Cowboy", le surnom d'Alexis Kuperfis, considéré comme surdoué en affaires, qui s'était procuré 110'000 titres Airgas peu de temps avant l'annonce du rachat. Les arguments des prévenus fondés sur les rumeurs de marché n'ont pas convaincu le tribunal, pas plus que les explications de M. Selce, qui "lit les cours de la Bourse comme on lit dans les lignes de la main", a estimé la procureure, dénonçant le sentiment d'"impunité" des financiers.

Partie civile dans le dossier, l'AMF s'est dite "satisfaite" de la décision, dans ce dossier "d'une ampleur inédite". Les trois hommes, dont la réputation a été entachée par l'affaire, ont dû "se réinventer", selon les mots de Thierry Braha, désormais domicilié à Dubaï.

Lucien Selce travaille avec son fils à la création d'une entreprise de montres de luxe de seconde main. Alexis Kuperfis, dont le patrimoine s'élève à 65 millions d'euros, lui, poursuit ses activités d'investisseur privé.

afp/vj