Wall Street est sous l'emprise des inquiétudes liées à la disruption provoquée par l'intelligence artificielle (IA). Ce mouvement a d'abord touché les sociétés de logiciels, dont les actions ont été massivement vendues, avant de s'étendre à des secteurs jugés vulnérables à l'automatisation, entraînant de lourdes pertes sur les marchés américains cette semaine.

Le "scare trade" autour de l'IA n'a épargné aucun secteur, frappant aussi bien le crédit privé, les courtiers immobiliers, l'analytique de données, les services juridiques que les assureurs. 

Les valeurs technologiques mondiales ont été malmenées après la présentation par Anthropic d'un plug-in juridique basé sur l'IA. Mais l'inquiétude des investisseurs s'est accentuée à la suite d'une série de mises à jour et de nouveaux lancements de modèles d'IA.

« Avec la peur qui dicte le sentiment du marché, les investisseurs restent en mode « vendre d'abord, réfléchir ensuite », se demandant « qui sera le prochain » et ne faisant preuve d'aucune clémence envers tout ce qui est perçu comme un perdant de l'IA », analyse Emmanual Cau, stratège actions chez Barclays.

Tour d'horizon des secteurs touchés par la vague de ventes :

LOGICIELS ET PRÊTS EXPOSÉS AUX LOGICIELS

L'indice S&P 500 Software & Services a perdu près de 2 000 milliards de dollars de capitalisation depuis son sommet d'octobre. La moitié de cette dépréciation s'est produite au cours des deux dernières semaines, sur fond de craintes que des outils d'IA en plein essor remettent en cause les modèles traditionnels d'abonnement et les solutions d'entreprise.

Depuis le début de l'année, les plus mauvaises performances du Nasdaq 100 sont signées Atlassian (-47 %), Intuit (-40 %) et Workday, qui a perdu un tiers de sa valeur. 

Salesforce a chuté d'environ 30 % en 2026, tandis qu'Adobe recule de 25 % et CrowdStrike de 12 %. 

« Il existe cette idée que l'IA va remplacer à court terme des modèles éprouvés, en place depuis de nombreuses années et qui ont généré d'importants profits pour les entreprises », explique Robert Pavlik, gestionnaire de portefeuille senior chez Dakota Wealth à Fairfield, Connecticut.

La plus forte baisse du secteur logiciel américain depuis plus de trois ans a aussi fait chuter les actions des gérants d'actifs alternatifs, en raison de leur exposition aux prêts et à l'effet de levier liés à ces entreprises. 

Ares, Blackstone, Blue Owl, Apollo, TPG et KKR ont perdu entre 13 % et 24 % cette année.

Selon les estimations de BNP Paribas, environ un cinquième du marché du crédit privé est exposé au secteur des logiciels.

INTERMÉDIATION FINANCIÈRE, ANALYTIQUE DE DONNÉES & SERVICES JURIDIQUES

L'industrie financière, et en particulier les courtiers et les sociétés d'analytique de données, a été sévèrement touchée après qu'Altruist, spécialiste de la gestion de patrimoine, a introduit des fonctionnalités de planification fiscale basées sur l'IA, alimentant les craintes que cette technologie en plein essor bouleverse leurs modèles économiques. 

Les actions des courtiers LPL Financial, Raymond James Financial et Charles Schwab ont chuté de plus de 7 % mardi. 

L'opérateur d'indices S&P Global, qui a publié des perspectives de résultats moroses pour 2026, a plongé de plus de 25 % en février, sa pire performance mensuelle depuis 2009. Moody's, Factset Research et MSCI ont également fortement reculé ce mois-ci.

Les actions de Thomson Reuters cotées au Nasdaq ont atteint un plus bas de près de cinq ans la semaine dernière, sur fond de craintes que l'IA nuise à son activité de services juridiques. 

SERVICES IMMOBILIERS

L'immobilier commercial et les gestionnaires d'investissement ont été frappés mercredi, les analystes de KBW expliquant ce mouvement par une rotation des investisseurs hors des modèles économiques à forte intensité de main-d'œuvre et de commissions, jugés potentiellement vulnérables à la disruption par l'IA.

CBRE Group et Jones Lang LaSalle ont perdu environ 12 % chacune mercredi, tandis que Cushman & Wakefield a cédé près de 14 %. CoStar Group, propriétaire de Apartments.com et Homes.com, a reculé de 5,9 %.

« Nous jugeons les inquiétudes du marché exagérées, du fait de la fragmentation des marchés finaux de l'immobilier commercial et du caractère non central des activités immobilières pour de nombreux clients », estime Sean Sunlop, analyste chez Morningstar, tout en notant que les valorisations restaient « peu attractives » malgré la baisse.

ASSURANCES

Les valeurs du secteur de l'assurance ont été sévèrement sanctionnées. Les courtiers et souscripteurs de part et d'autre de l'Atlantique ont plongé après le lancement lundi par la plateforme en ligne Insurify d'un outil de comparaison alimenté par l'IA sur ChatGPT, permettant aux utilisateurs de comparer les tarifs d'assurance automobile. 

L'indice S&P 500 de l'assurance a chuté de 3,9 % lundi, sa plus forte baisse en une journée depuis la mi-octobre.

Les actions du courtier en assurance Willis Towers Watson ont perdu 15 % cette semaine, leur pire semaine depuis la chute des marchés en mars 2020 liée à la pandémie. Aon a cédé 9 % et Arthur J. Gallagher, 15 % cette semaine.

« Nous pensons qu'une bifurcation va s'opérer chez les courtiers. Les produits d'assurance simples comme l'assurance vie temporaire, l'assurance auto individuelle ou habitation pourraient connaître une forte disruption par l'IA dans les cinq prochaines années », estime Bob Jian Huang, stratège actions chez Morgan Stanley. 

« Les courtiers à plus forte valeur ajoutée utiliseront l'IA pour améliorer l'analyse et la souscription, et ne seront pas remplacés par elle, selon nous. »

TRANSPORT ROUTIER & LOGISTIQUE

Les investisseurs n'avaient probablement pas identifié le transport routier et la logistique comme cibles de l'IA, mais le secteur a dégringolé jeudi. 

L'entreprise spécialisée dans la logistique et l'IA Algorhythm Holdings, anciennement vendeuse de karaokés, a annoncé que son unité SemiCab avait augmenté le volume de fret de ses clients de 300 % à 400 % « sans hausse corrélative des effectifs opérationnels ».

Cette annonce a entraîné un plongeon des actions de Landstar System et C.H. Robinson. L'indice Dow Jones Transportation Average a reculé de 4,4 %.

Les analystes de Jefferies jugent toutefois cette réaction déconnectée des fondamentaux. « Les données exclusives sur le fret et les réseaux physiques restent des fossés défensifs solides », estiment-ils.