La vision ? Vendre des participations, vendre des concessions, vendre des actifs pour attirer les capitaux privés, alléger l’État et récupérer des dollars dans un pays où la contrainte extérieure reste la vraie frontière de toute politique économique.
Selon le ministre de l’économie, le Trésor espère tirer environ 2 MrdsUSD de privatisations et de concessions d’ici à la fin de 2026. Dans un même temps, le 4 mai, le gouvernement a publié un décret dit “de nécessité et d’urgence” affectant 10% des recettes issues de la vente de biens de l’État au ministère de la Défense et aux forces armées. Dans l’esprit de Milei, l’État doit disparaître de presque partout. Mais pas de la défense. Là, au contraire, il doit rester fort, financer les équipements, moderniser les capacités militaires, intégrer de nouvelles technologies, notamment l’intelligence artificielle, et renforcer la cybersécurité.
Cette accélération intervient dans une économie qui a clairement cessé de brûler : l’inflation a ralenti à 3,4% sur le seul mois de mars 2026 et 32,6% sur un an, le PIB a rebondi de 4,4% en 2025, tandis que le chômage reste contenu à 7,5% au quatrième trimestre 2025.

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Sous Milei, la “tronçonneuse” budgétaire n’était qu’une première étape. La deuxième, c’est la redéfinition du périmètre même de l’État : ce qu’il continue de posséder, ce qu’il concède, ce qu’il abandonne au privé, et ce qu’il espère financer avec cette mue. Car derrière la rhétorique libertarienne, il y a une mécanique bien identifiée : payer la dette, rassurer le Fonds monétaire international, et démontrer aux marchés que l’Argentine peut cesser d’être un pays où l’ajustement budgétaire ne débouche sur rien d’autre que la récession.
D’une économie de crise à une économie sous surveillance
Quand Milei arrive au pouvoir en décembre 2023, l’économie argentine sort d’une séquence de désordre monétaire et budgétaire chronique. Le gouvernement a depuis inversé la vapeur : en 2024, le pays a enregistré son premier excédent budgétaire financier en 14 ans, à hauteur de 0,3% du PIB, avec un excédent primaire de 1,8% du PIB.
Quelques mois plus tard, en avril 2025, Buenos Aires scelle un nouveau programme de 20 MrdsUSD avec le FMI et commence à démanteler la plupart des contrôles de change qui paralysaient l’investissement et alimentaient les distorsions monétaires depuis près de six ans.
Le redressement macroéconomique est réel, mais il n’a rien d’un miracle. L’Insee argentin, l’INDEC, montre une économie qui a d’abord encaissé le choc de l’austérité avant de rebondir : le PIB a reculé de 1,3% en 2024, puis a progressé de 4,4% l’année dernière. En 2025, la croissance a surtout été tirée par la consommation privée, l’investissement et les exportations, avec de fortes hausses dans la finance et l’extraction minière. Mais certaines branches restent fragiles : l’industrie manufacturière n’a progressé que de 0,8%, et au quatrième trimestre elle reculait encore de 5% sur un an. En revanche, le taux de pauvreté est tombé de 52,9% de la population au premier semestre 2024 à 28,2% au second semestre 2025, un recul salué par le FMI et repris par les autorités comme preuve que la désinflation protège de nouveau les revenus.
De l’autre, la vie économique reste tendue : Dès 2025, est observé une baisse de plus de 15% en termes réels des salaires du secteur public et une montée du travail informel ; en 2026, le secteur des pièces automobiles disait avoir perdu environ 5 000 emplois en 2025, soit près de 10% de ses effectifs ; et les défauts sur les crédits des ménages sont montés à 10,6% en janvier 2026, contre 2,8% au moment de l’arrivée de Milei au pouvoir.
La privatisation comme doctrine et comme besoin de dollars
Depuis sa campagne, Milei répète que l’État ne doit pas remplacer l’entrepreneur. Son logiciel assume un retour aux références de l’Argentine des années 1990, quand Carlos Menem avait fait du libre-marché et des privatisations l’axe majeur de sa politique économique. À l’époque, le pays avait cédé près de 65 entreprises publiques au secteur privé. Télécommunications, énergie, transports, services : une vague massive de privatisations avait transformé l’économie argentine. Milei reprend cette filiation, mais dans un contexte très différent. Dans les années 1990, l’Argentine cherchait à s’arrimer à la mondialisation libérale. En 2026, elle cherche surtout à sortir d’un cycle de crise et de défiance.
Au départ, le gouvernement voulait privatiser 41 entreprises publiques. Mais le Congrès a freiné la machine. Après de longs débats, seules 8 entreprises ont été incluses dans la “Ley Bases”, la grande réforme adoptée six mois après l’arrivée de Milei au pouvoir.
Pour l’instant, une seule entreprise a été officiellement privatisée : IMPSA, spécialisée dans les équipements métalliques, vendue en 2025 à un consortium américain. Une première vente symbolique, importante politiquement, mais insuffisante financièrement.
Depuis, l’exécutif accélère.
Plusieurs dossiers sont désormais sur la table : AySA, l’entreprise nationale d’eau et d’assainissement ; Transener, qui gère le transport d’électricité haute tension ; Intercargo, acteur des services aéroportuaires ; sans oublier les débats autour d’Aerolíneas Argentinas, la compagnie aérienne nationale, l’un des symboles les plus sensibles de l’État argentin.
AySA est particulièrement stratégique. L’entreprise dessert environ 14 millions de personnes à Buenos Aires et dans sa région. Sa privatisation pourrait rapporter autour de 500 millions de dollars. Mais elle touche à un service essentiel : l’eau. Et privatiser l’eau n’a jamais la même portée politique que vendre une participation industrielle.
Transener, de son côté, gère environ 12 600 kilomètres de lignes à haute tension. Là encore, l’enjeu dépasse la simple vente d’actions. Le transport d’électricité est une colonne vertébrale de l’économie. Sans réseau fiable, pas d’industrie compétitive, pas de modernisation productive, pas d’intégration énergétique. Céder une participation dans un acteur aussi central, c’est faire entrer le capital privé dans l’un des nerfs du pays.
En parallèle, l’Argentine a dû honorer un paiement obligataire de 4,3 MrdsUSD, en s’appuyant notamment sur un repo de 3 milliards signé par la banque centrale avec six banques internationales. En avril, la Banque mondiale disait travailler à une garantie allant jusqu’à 2 MrdsUSD pour aider le pays à refinancer sa dette. Les privatisations s’insèrent donc dans une stratégie plus vaste : gagner des dollars sans rouvrir tout de suite le robinet d’une dette externe chère et politiquement dangereuse.
Le pari Milei
La réponse la plus simple serait de dire : parce que Milei y croit. Ce serait vrai, mais insuffisant. Le vrai moteur est plus profond : l’Argentine veut retrouver des marges de manœuvre sans retomber dans sa vieille dépendance au marché international de la dette. Les investisseurs ont commencé à saluer la stabilisation macroéconomique : Fitch a relevé la note souveraine du pays à "B-" début mai 2026. Mais la même agence rappelle dans le même souffle que les vulnérabilités demeurent fortes : inflation encore élevée, réserves internationales faibles, et histoire longue d’instabilité macro-financière.
Dès lors, vendre un actif public devient un instrument à plusieurs étages. Cela permet de soutenir le Trésor sans augmenter l’endettement extérieur, de montrer au FMI que les engagements de réforme avancent, d’alimenter ponctuellement la banque centrale en devises ou, plus exactement, de soulager la pression sur l’ensemble du financement en dollars. Cela permet aussi de pousser un signal politique : l’Argentine de Milei veut démontrer qu’elle ne reviendra pas vers l’ancien modèle, celui d’un État omniprésent, employeur de dernier ressort, gestionnaire de compagnies aériennes, d’eau, de rampes aéroportuaires, de lignes électriques, parfois au prix de subventions ou de recapitalisations récurrentes.
Les privatisations cherchent aussi à envoyer un message aux investisseurs internationaux : l’Argentine est de retour.
Pendant des années, le pays a été perçu comme instable, imprévisible, inflationniste, protectionniste, dépendant des contrôles de change et des renégociations de dette. Milei veut inverser ce récit. Il veut montrer que l’Argentine est prête à accueillir le capital, à réduire l’intervention de l’État, à respecter les contrats, à rémunérer l’investissement.
C’est essentiel pour les secteurs stratégiques du pays : énergie, lithium, gaz de schiste, mines, agriculture, infrastructures, logistique, technologie. L’Argentine dispose d’atouts énormes. Mais ses crises répétées ont souvent empêché leur pleine valorisation.
Les privatisations deviennent donc une vitrine. Si elles réussissent, elles peuvent contribuer à restaurer la confiance. Si elles échouent, elles peuvent renforcer l’idée que l’Argentine reste incapable de transformer ses promesses en institutions stables.
























