Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Chiffre d'affaires en hausse de 25% à 803 millions d'euros. EBITDA en progression de 40% à 542 millions, soit une marge de 67,5%. Free cash-flow de 423 millions hors acquisitions, trésorerie stable à 347 millions malgré le rachat de Danelec pour 194 millions d'euros. Dividende de 8,94 euros, en hausse de 19%. Sur chaque euro de chiffre d'affaires, GTT en conserve 67 centimes avant impôts. Il n'existe pas beaucoup de modèles économiques de cette qualité sur la cote parisienne. Il n'en existe peut-être pas d'autre.
Le résultat net progresse de 19% à 414 millions d'euros, marge nette de 51,5%. La progression aurait été supérieure à 25% sans les charges exceptionnelles liées à la restructuration d'Elogen, la filiale hydrogène vert dont les pertes ont été divisées par deux (EBITDA de -16 millions contre -33 millions en 2024). Elogen, pour l'instant, coûte de l'argent. Rien d'autre.
Le problème des résultats records, c'est qu'ils renseignent sur le passé avec une précision remarquable et sur l'avenir avec une fiabilité nulle.
L'écho de 2022
GTT a une particularité que le marché oublie à chaque cycle : ses résultats d'aujourd'hui reflètent les commandes d'il y a deux à trois ans. Une commande de méthanier génère environ 10% du chiffre d'affaires la première année, 60% la deuxième, 30% la troisième. Le chiffre d'affaires de 2025, ce record dont tout le monde se félicite, est l'écho du pic de commandes de 2022, quand 162 méthaniers avaient été commandés dans l'urgence de la crise énergétique européenne. Ce n'est pas un signal. C'est un souvenir.
Le signal, c'est le carnet de commandes. Il est passé de 332 à 288 unités en un an. Le management guide sur un chiffre d'affaires 2026 de 740 à 780 millions d'euros, une baisse d'environ 5%. Il précise, avec un sens de la litote qu'on apprécie chez les ingénieurs, que ce sera "la deuxième meilleure performance de l'histoire de GTT". Exact. Et révélateur.
L'essentiel du chiffre d'affaires reste concentré sur les systèmes de confinement (92% du total), dont les redevances méthaniers et éthaniers à 698 millions d'euros (+26%). Le relais digital existe (Danelec, boîtes noires maritimes, 15% de la flotte mondiale équipée) mais pèse 36 millions. La diversification est réelle. Elle est aussi modeste.
Ce que personne ne regarde
Il existe un indicateur plus avancé encore que le carnet : les FID, ces décisions finales d'investissement dans de nouvelles usines de liquéfaction. Chaque usine nécessitera de nouveaux méthaniers. En 2025, les FID ont atteint un record historique de 84 millions de tonnes par an, dont six projets aux États-Unis. Le T4 a vu 18 méthaniers commandés, suivi de 16 unités en début 2026.
Si ce rythme se maintient, le carnet pourrait se stabiliser fin 2026. Si. Le conditionnel compte. Entre un record de FID et le chiffre d'affaires qu'il génère, le chemin est long : 12 à 18 mois pour convertir un FID en commande ferme, puis 18 à 36 mois pour que cette commande se traduise en revenus. Trois à cinq ans au total. L'investisseur qui achète aujourd'hui sur cette base confond le menu avec le repas.
Le prix de l'admiration
À 197 euros, la question n'est pas de savoir si GTT est chère ou bon marché. C'est de savoir quel indicateur dit la vérité.
Le résultat net, celui que le marché regarde en premier, est trompeur. Le consensus table sur un BNA 2026 de 11,5 euros, en légère hausse par rapport à 2025. Mais le résultat net 2025 était lesté par ~45 millions de charges exceptionnelles liées à la restructuration d'Elogen. Retirez cet effet de base et la tendance s'inverse : le bénéfice récurrent, lui, recule.
Le résultat d'exploitation raconte une autre histoire, plus honnête. Le consensus attend un EBIT 2026 en baisse de près de 7%, un EBITDA en recul de 5,6%. C'est cohérent avec la guidance du management. C'est aussi la traduction comptable de ce que le carnet de commandes annonce depuis un an : la normalisation est en cours.
Au cours actuel, le titre se paie environ 17,5 fois les bénéfices 2026 du consensus. Le rendement du dividende avoisine 4,5% (dividende estimé à 8,94 euros, payout de 88%). Le FCF yield ressort à environ 4,7%.
La capitalisation atteint 7,5 milliards d'euros pour une valeur d'entreprise d'environ 7,2 milliards. Historiquement, GTT s'est traité dans une fourchette de 10 à 15 fois l'EBITDA. À environ 14 fois l'EBITDA 2026 estimé, le titre se situe dans le haut de sa fourchette historique. Le marché paie le monopole au prix fort, au moment précis où le cycle se retourne. La fourchette que nous jugeons raisonnable se situe plutôt entre 160 et 170 euros.
Le titre bénéficie aujourd'hui de deux vents porteurs. Le premier est la rotation sectorielle vers tout ce qui est perçu comme immunisé contre l'IA : pétrole, industrie lourde, alimentaire. Le second vent porteur est plus concret : le baril de Brent flirte avec les 91 dollars, au plus haut depuis plus d'un an, porté par les frappes au Moyen-Orient et le risque de perturbation du détroit d'Ormuz. Le GNL revient au centre des angoisses énergétiques mondiales. En 2022, c'est l'Ukraine qui avait déclenché le pic de commandes. En 2026, le marché se demande si l'Iran pourrait produire le même effet.
Peut-être. Mais entre les bombes et le chiffre d'affaires de GTT, il faut compter le temps des FID, le temps des commandes, et le temps de la construction. Trois à cinq ans, pas trois à cinq semaines. Le cours, lui, n'attend pas.
Ce qui tranchera
Ni les résultats trimestriels, ni le cours du baril, ni les rotations sectorielles, ni les crises géopolitiques. Le carnet de commandes. Tant qu'il baisse, GTT est en phase de normalisation. Le jour où il se stabilisera, possiblement fin 2026 si les FID record se concrétisent, ce sera le premier signal d'un nouveau cycle haussier. La reprise du T4 2025 et de début 2026 va dans la bonne direction. Ce n'est pas encore une inflexion. C'est un frémissement.
GTT est le type de dossier qui met la patience à l'épreuve. Ne rien faire est inconfortable. C'est aussi la discipline la moins pratiquée en Bourse, et rarement la moins rentable.




















