"Lors de la ruée vers l'or, ce ne sont pas les mineurs qui se sont le plus enrichis mais les vendeurs de pelles et de pioches". Près de deux siècles plus tard, cette maxime résonne encore chez les investisseurs.
Anjali Bastianpillai, gérante de portefeuille chez Pictet Asset Management, abonde : "Fournir les pioches et les pelles, c’est-à-dire l’infrastructure, a été bien plus rentable que d’essayer de trouver les applications d’IA les plus profitables".

L’infrastructure nécessaire au déploiement de l’IA repose sur une chaîne d’acteurs bien identifiés dans les semi-conducteurs (NVIDIA, AMD, Broadcom), les fonderies (TSMC), la mémoire (SK Hynix) et les équipementiers (ASML, KLA, Lam Research)… Le déploiement de centres de données d'IA à grande échelle se poursuit d’ailleurs largement : les "hyperscalers" (Alphabet, Meta, Amazon, Microsoft) investissent massivement avec des capex cumulés à près de 500 milliards d’USD en 2025, soit une croissance de quelque 68% en douze mois.

De quoi craindre une bulle ? Anjali Bastianpillai se veut rassurante : "Ce qui est très important pour nous, c’est que ces capex sont principalement financés par le free cash-flow. C’est ça qui fait la différence par rapport à la bulle tech de 2000". Autrement dit, la dépense est massive, mais elle repose sur des bilans solides et des business déjà très profitables.

Pictet AM estime à ce titre que la prime se déplace progressivement vers le logiciel et l’IA "physique". "On commence à avoir du ROI, des modèles très intéressants", observe-t-elle.

Le logiciel et l’IA agentique en phase de monétisation

Les gains de productivité sont notamment tangibles avec l’IA dite "agentique" – des systèmes capables non seulement de générer du texte ou des images, mais surtout d’exécuter des tâches métier.

La société Five9 propose d’utiliser massivement son IA pour router automatiquement les appels vers la bonne personne dans les centres d’appels ; Snowflake indique que 80% des requêtes de service client sont désormais traitées par l’IA (soit l’équivalent de "400 000 heures de travail" automatisées), tandis que CrowdStrike, avec son module Charlotte AI, fait passer l’analyse de données de "plusieurs heures à quelques secondes" pour les équipes de cybersécurité.

Pour Pictet AM, le marché sous-estime encore largement cette monétisation avec "des valorisations du software qui restent à des niveaux qui ne sont pas très élevés par rapport au COVID". Anjali Bastianpillai évoque ainsi "un point d’inflexion". Selon elle, les entreprises commencent à capturer les gains de productivité qu’elles promettent depuis deux ans.

Les grandes plateformes ont déjà tracé la voie : avec plus de 3,5 milliards d’utilisateurs sur ses services, Meta a intégré l’IA générative dans la publicité et le contenu vidéo, ce qui a contribué à une croissance de plus de 30% des formats Reels et à un run rate d’environ 50 milliards d’USD pour cette seule verticale.

Alphabet, de son côté, affiche plus de 200% de croissance annuelle sur les revenus liés à ses produits IA, alors que Google Search reste extrêmement solide en termes d’usage, de trafic et de revenus.

L’IA physique, entre robotaxis et humanoïdes

L’IA dite "physique" (soit notamment les taxis autonomes et les humanoïdes) reste encore à développer, mais elle est déjà observée de près par les gestionnaires de fonds. Les robotaxis de Waymo et Baidu réalisent déjà plus de 500 000 trajets par semaine, assure Pictet AM. L’avantage de cette technologie serait surtout sécuritaire, avec "beaucoup moins d’accidents". Entre 2025 et 2034, ce marché est attendu en croissance annuelle de… 53%, passant de 4 MdUSD en 2025 à 189 MdUSD en 2034.

Sur les humanoïdes, les ordres de grandeur commencent à émerger – Goldman Sachs évoque un marché de 38 milliards d’USD d’ici 2035 – mais Pictet AM privilégie une approche indirecte :
"Nous n’investissons pas encore directement dans les humanoïdes mais plutôt dans leur chaîne de valeur". Concrètement : NVIDIA pour les puces IA, NXP et Infineon pour la puissance, des acteurs de la vision et de la perception comme Cognex, ou encore les équipementiers de semi qui permettront d’automatiser les nouvelles usines.

Face aux interrogations récurrentes autour de l’IA – circularité des capex, allongement des durées d’amortissement, hausse des créances chez certains fournisseurs – la gérante reste ferme et se fie à sa boussole : "les fondamentaux".

Pour Pictet AM, tant que la demande reste au rendez-vous, que les capex sont massivement autofinancés et que les modèles d’affaires affichent une rentabilité solide, la comparaison avec 2000 reste largement abusive.

Une discipline qui semble payer : le fonds Digital de Pictet affiche, après changement de gérant début 2023, environ 48% de performance en 2023, 34% en 2024 et plus de 10% en 2025 à ce stade, avec une performance annualisée proche de 15% sur 10 ans, soit environ 4,5 points au-dessus du MSCI ACWI. Robotics fait encore mieux, avec près de 18% annualisés sur 10 ans.