Voilà plusieurs mois que les niveaux de valorisation des géants technologiques (Nvidia, Microsoft, Amazon, Apple…) préoccupent les marchés et réveillent chez certains les douloureux – et coûteux – souvenirs de l’explosion des "dot com" dans les années 2000. Un quart de siècle plus tard, les plaies se sont refermées, mais les investisseurs ont retenu la leçon, observant le mouvement avec circonspection.
Christopher Dembik, conseiller en investissement chez Pictet AM, se veut pourtant rassurant : selon lui, il n’y a pas de bulle sur l’IA cotée et les fondamentaux du secteur restent solides. "Ces grandes capitalisations génèrent des marges très élevées et autofinancent leurs investissements. De plus, leurs revenus liés à l’IA proviennent d’activités déjà rentables (cloud, publicité, logiciels, semi-conducteurs)", souligne-t-il.
Si les niveaux de prix sont certes élevés (le Nasdaq affiche un PER autour de 30), ils restent à bonne distance des excès de la bulle Internet (PER supérieur à 60 à l’époque). Et ces multiples sont soutenus par une réelle croissance des profits, souligne le gestionnaire d’actifs. Nvidia, par exemple, devrait enregistrer un chiffre d’affaires record de 55 milliards de dollars au 3e trimestre, porté par la demande structurelle de puces d’IA, dont la durée de vie commerciale n’excède pas trois ans.
Le vrai danger se situerait plutôt chez les non-cotés, à l’instar d’OpenAI, "probablement le meilleur exemple d’une valorisation déconnectée", note Christopher Dembik. "Leurs anticipations de revenus sont intenables sans changement de modèle économique."
L’expert ne s’inquiète pas davantage de l’explosion des investissements dans les centres de données. S’il reconnaît que le mouvement est "massif et parfois excessif", il l’estime soutenable pour les géants technologiques. En revanche, il met en garde contre les risques énergétiques. "Aux Etats-Unis, neuf marchés régionaux sur treize flirtent avec le risque de blackout", souligne-t-il. D’où le retour en grâce du nucléaire et la montée en puissance du solaire, désormais "moins cher que les énergies fossiles".
Métaux stratégiques : la dépendance à la Chine, talon d’Achille occidental
Derrière la révolution numérique, une autre dépendance se profile : celle des métaux critiques, analyse Pictet AM. L’économie verte et technologique repose sur une poignée d’éléments stratégiques — gallium, germanium, antimoine, graphite, yttrium, tungstène — dont la Chine contrôle entre 60 et 95% du raffinage mondial.
"Deng Xiaoping disait déjà : la Chine n’a pas de pétrole, mais elle a des terres rares", rappelle Christopher Dembik. En l’espace de trois décennies, Pékin a su bâtir une filière intégrée, pendant que l’Europe démantelait les siennes. Résultat : le Vieux Continent dépend désormais à 100 % des importations chinoises pour ses terres rares, contre 60% pour les Etats-Unis.
Et même les récents accords de libre-échange avec l’Indonésie n’y changent rien : "Les mines de nickel indonésiennes sont exploitées depuis des décennies par des groupes chinois", observe l’expert.
Selon la société de gestion, une piste crédible d’alternative se dessine toutefois : le recyclage. Apple réutilise déjà 100 % du cobalt issu de ses iPhones, et les Etats-Unis travaillent activement à la reconstruction d’une filière minière et de raffinage domestique. "D’ici trois à quatre ans, l’Amérique disposera à nouveau d’une filière intégrée, comme dans les années 1990. Et à cet égard, l’Europe reste très en retard", ajoute le stratège.
Sur le plan géopolitique, Pictet AM estime que la trêve commerciale sino-américaine reste fragile, mais qu’elle satisfait pour l’instant chaque camp.
Pékin, en pleine recomposition politique (Xi Jinping prépare sa succession tandis que Hu Chun Hua, ancien vice-premier ministre, cherche à s’imposer), mise sur la robotique et l’IA domestique. Washington, de son côté, travaille à relocaliser ses chaînes d’approvisionnement, notamment dans l’énergie et les métaux stratégiques. Et avec le second sous-sol le plus riche en terres rares (derrière la Chine), les Etats-Unis disposent d’un levier prometteur.
Politique monétaire : une Fed "trop optimiste"
Enfin, sur le chapitre des baisses de taux, Pictet AM se revendique "très prudent". "Certes, il y aura une baisse de taux au mois de décembre, il y a assez peu de doutes là-dessus. Mais les vraies interrogations concernent 2026 et la trajectoire d’assouplissement qui se dessine", indique en substance l’expert.
Christopher Dembik juge d’ailleurs la Fed "trop optimiste" sur la désinflation, notamment au regard des niveaux d’inflation persistants dans les services. Dans ces conditions, "un retour à une inflation inférieure à 3% nous paraît compliqué, d’autant que le marché immobilier tient bien et que le marché de l’emploi est dynamique".
La banque centrale américaine pourrait être contrainte de maintenir ses taux élevés plus longtemps qu’anticipé, "au risque de fragiliser la dynamique de croissance".
Par conséquent, Pictet AM cible les actifs capables de résister à un régime d’inflation durable : valeurs technologiques rentables, or, énergie et dette émergente en devise locale. Et rappelle sa conviction : privilégier les entreprises qui utilisent l’IA pour renforcer des activités rentables existantes, et non celles qui en font leur seul modèle.

















