KNDS, entité franco-allemande basée à Amsterdam, est aujourd’hui au cœur du réarmement européen. Cette introduction en Bourse devrait être l’une des plus importantes de l’année en Europe.

2015, entre montée de l’Etat islamique et conflit dans le Donbass, le français Nexter et l’allemand KMW joignent leurs forces pour former KNDS. 

KNDS est exclusivement positionné sur le combat terrestre et fournit plus de vingt armées européennes. Le groupe est d’abord connu pour ses chars, puisqu’il résulte du rapprochement entre les fabricants des emblématiques Leclerc et Leopard. Mais son activité ne s’arrête pas là puisqu’il produit aussi des véhicules blindés, des systèmes de franchissement, des munitions, des systèmes d’artillerie et des solutions de gestion de combat.

En 2024, le chiffre d’affaires du groupe a progressé de 15% pour se porter à 3,8 milliards d’euros. Surtout, son carnet de commandes a bondi de 44%, pour atteindre 23,5 milliards d’euros à la fin de l’année. Nul doute qu’avec la hausse de 20% des dépenses de défense des alliés européens et du Canada en 2025, ce montant n’ait pas cessé d’augmenter. 

Pour l’IPO, la valorisation évoquée se situerait entre 20 et 25 milliards d’euros, ce qui en ferait la douzième capitalisation du secteur de la défense en Europe. Compte tenu du contexte qui entoure l’entreprise, on compterait évidemment un flottant limité, avec au minimum 20-25%.

C’est d’ailleurs l’un des grands sujets de cette opération. Aujourd’hui, le capital est partagé entre l’État français et la famille Bode-Wegmann. Qui cédera quoi ? Et comment intégrer l’État allemand dans l’équation ? Ces questions restent encore en suspens.

Berlin vise les 25,1% du capital, seuil qui permettrait d’obtenir une minorité de blocage. De son côté, la famille Bode-Wegmann souhaiterait se désengager. Grâce à différentes sources, de Reuters à Bloomberg, en passant par les déclarations du PDG, on en sait un peu plus sur l’environnement de l’opération. KNDS serait coté à la fois à Paris et à Francfort, le groupe chercherait à lever des capitaux frais, en plus d’une cession d’actions existantes, tout en précisant que la structure finale n’est pas encore arrêtée. Dans cette logique, l’entrée de l’État allemand au capital, au moins à hauteur de 25%, est bien discutée. Cela impliquerait mécaniquement une réduction du poids français, au nom d’un certain équilibre.

Symbole des problématiques de coopération européenne

Sur le papier, ce partenariat a tout de la coopération européenne idéale. Nous avons une consolidation des expertises continentales dans un secteur stratégique, au service d’une plus grande autonomie industrielle. Mais dans les faits, le bilan de cette première décennie de coopération franco-allemande est terni par la politique. Il a été fragilisé par des questions de souveraineté et par des divergences stratégiques. C’est peut-être l’un des cas d’école du potentiel mal exploité du rêve d’unicité qui nous a parfois été promis avec l’Union européenne. 

En effet, il n’a jamais été question de fusion dans cette affaire. KNDS est une holding installée à Amsterdam, mais il y a bien deux entités séparées. Chacun garde ses clients, ses sites de production et certaines technologies, jugés trop sensibles pour être pleinement mutualisés, même avec le gentil voisin. Même en Europe, même avec les enjeux que cela implique, pas de réelle amitié transnationale, plutôt de la compétition avec un masque politique. 

Les enjeux de souveraineté ont donc considérablement limité le potentiel d’économies de coûts et de synergies que les investisseurs aiment voir.

Le projet de char du futur, le MGCS, devait pourtant incarner cette union industrielle. Il s’agit d’un programme majeur pour la souveraineté européenne, et d’autant plus important pour la France, dont la production du Leclerc est arrêtée depuis près de vingt ans. À l’origine, le projet reposait sur un partage clair des tâches et des retombées économiques. Mais en 2019, l’Allemagne impose le savoir-faire de Rheinmetall. Un choix sensible, notamment par le fait que l’industriel allemand est un concurrent direct du français dans les munitions et l’artillerie. La question du “qui fait quoi” est alors devenue sensible. Dès lors, le programme s’est enlisé dans des désaccords sur la répartition du travail. Il a fallu attendre 2025 pour voir la création d’une entreprise détenue à parts égales entre les deux entités de KNDS, Rheinmetall et Thales, ce dernier ayant été ajouté pour “l’équité”.

En début d’année, les quatre groupes ont soumis leur proposition commune aux deux gouvernements. Et selon le PDG de KNDS, les systèmes de combat du futur char figurent déjà dans le catalogue de production. Au moins, on peut dire que ça avance plus de ce côté que pour le projet d’avion du futur européen (SCAF), entre Dassault et Airbus. 

Des défauts, des qualités et des investisseurs impatients de les mettre à l’épreuve

En dépit des enjeux qui pourraient entraver un beau parcours boursier à l’avenir, cette introduction conserve une vraie cohérence stratégique et avec une “equity story” intéressante. 

Si la structure du capital évolue aujourd’hui, c’est d’abord pour accroître les capacités industrielles d’un groupe dont le carnet de commandes déborde. Le PDG a également annoncé qu’une augmentation du capital pourrait permettre de renforcer la consolidation européenne sur le segment du combat terrestre.

Le timing de marché paraît lui aussi bien choisi. Certes, légèrement moins favorable que pour Renk au début de 2024, mais l’IPO réussie de son client allemand, couplée aux performances du secteur ces dernières années, ont probablement dû conforter les décideurs. 

À ce sujet, il est toujours bon de savoir que KNDS détient 15% du capital de Renk, soit environ 1 milliard d’euros. Et aussi que Christian Schulz, ancien directeur financier de Renk et artisan de son introduction en Bourse menée avec un flottant lui aussi limité, a été recruté pour piloter celle de KNDS.

Voilà donc ce qui entoure l’entrée en Bourse de KNDS. Le titre aura ses contraintes, à commencer par le fait que la maximisation du profit n’y sera sans doute jamais l’unique priorité. Mais il offrira aussi le profil d’un groupe à la fois doté d’une forte visibilité sur ses revenus et lisible, car uniquement centré sur la défense terrestre. Un positionnement plus simple à comprendre que les stratégies de diversification observées chez Rheinmetall, par exemple, et surtout une exposition directe à l’un des segments les plus porteurs du marché européen ces dernières années.