Les rideaux de fer des magasins tombent peu après la prière du soir, et de longs tronçons de boulevards autrefois éclatants sont désormais plongés dans une pénombre relative en raison de la réduction de léclairage public.
Ce calme inhabituel marque un tournant pour une capitale réputée dans tout le monde arabe pour son rythme nocturne. LÉgypte a ordonné des fermetures anticipées et restreint lélectricité publique pour économiser lénergie, alors que le conflit entre les États-Unis, Israël et lIran a propulsé les coûts énergétiques à la hausse et complexifié lapprovisionnement en carburant. Le Premier ministre Mostafa Madbouly a déclaré ce mois-ci que la facture des importations dénergie de lÉgypte avait plus que doublé depuis le début de la guerre, contraignant le gouvernement à relever les prix des carburants, à augmenter les tarifs des transports publics et à freiner certains projets étatiques pour soulager les finances publiques.
Dans un pays où les soirées sont au cur du commerce et de la vie sociale, cette politique a des répercussions bien au-delà du réseau électrique. "Dès que la prière de lIsha est terminée... lheure où Le Caire revêt habituellement son allure et son atmosphère si particulières est déjà dépassée", explique Sayed Zaama, propriétaire dun café dans la banlieue aisée de Maadi, en référence à la dernière prière de la journée.
"Regardez autour de vous, on dirait que les rues sont revenues au temps de la pandémie."
À lintérieur de son établissement, les chaises qui restaient occupées jusque tard dans la nuit sont désormais vides dès 21 heures.
"Toute lactivité des Cairotes se déroule au café", ajoute M. Zaama. "Les relations sociales, les rendez-vous... tout sy passe. Quand les gens restent chez eux, la frustration sinstalle." Cette pression intervient alors que léconomie égyptienne subit de nouveaux contrecoups liés au conflit, lequel a renchéri les importations de combustible et accru les risques inflationnistes dans un pays déjà aux prises avec une monnaie affaiblie et un lourd fardeau de la dette.
Linflation des prix à la consommation en milieu urbain dépasse déjà les 13%, bien quelle soit en net recul par rapport au pic de 38% atteint en septembre 2023.
De nombreuses entreprises réduisent leurs horaires de travail pour économiser lénergie. Au café de M. Zaama, les employés alternent les services pour sadapter à la réduction de lactivité.
"Au moins 50% à 60% des travailleurs ne travaillent plus quun jour sur deux désormais", précise-t-il.
PRESSION FISCALE
De nombreux cinémas, salles de réception et gymnases souffrent de la situation. Dans une salle de sport de Maadi, Sameh Mohamed, un agent commercial de 18 ans, explique que certains clients potentiels sont découragés par la fermeture précoce, beaucoup travaillant jusquà 18 ou 19 heures.
"Nous avons perdu un certain segment de clientèle", dit-il, tout en reconnaissant que la réduction des heures douverture a permis de diminuer les factures délectricité.
Hussein Galal, 54 ans, qui gère un magasin daccessoires, affirme que ses revenus ont chuté brutalement alors que ses charges restent inchangées.
"Si nous gagnions 1.000 livres égyptiennes (18,30 dollars) par jour auparavant, nous nen gagnons peut-être plus que 500 aujourdhui", déplore-t-il.
"Il faut toujours payer les employés, le loyer, lélectricité, leau... sans oublier les taxes."
Parallèlement, la demande délectricité continue de croître. Le ministre de lÉlectricité, Mahmoud Essmat, a indiqué que la consommation sur le réseau augmente en moyenne de 7% par an. Les ménages représentent à eux seuls environ 38% de la consommation, contre environ un quart pour lindustrie, ce qui fait de la demande résidentielle une cible privilégiée pour les mesures déconomie.
LÉgypte dépend encore largement du gaz naturel pour sa production électrique. M. Essmat a précisé que lÉtat sapprovisionne à environ 4 dollars lunité pour la production délectricité, un prix inférieur aux cours mondiaux, ce qui souligne la tension budgétaire à mesure que les coûts énergétiques internationaux grimpent.
RALENTISSEMENT DU TOURISME
Certains chefs dentreprise y voient un avantage potentiel. Mahmoud Abd Elal, gérant dun magasin de vêtements, estime que les fermetures anticipées pourraient améliorer léquilibre entre vie professionnelle et vie privée si elles deviennent la norme.
"Cest plus pratique... quand les gens rentrent chez eux à 21 heures au lieu de 1 heure du matin", dit-il.
Dautres considèrent ces changements comme temporaires. "Cela aura un impact, mais ça ne durera pas éternellement", affirme Kareem Mohamed, 29 ans. "Tout finira par revenir à la normale."
Lexercice déquilibriste du gouvernement est particulièrement délicat compte tenu de limportance du tourisme, lune des principales sources de devises de lÉgypte.
Les revenus du tourisme ont bondi ces dernières années, passant de 10,7 milliards de dollars en 2021/22 à 17,1 milliards de dollars en 2025/26, selon le Fonds Monétaire International, et devraient approcher les 29 milliards de dollars dici 2030/31.
Le ministère du Tourisme a déclaré le 16 mars quun "ralentissement relatif" avait été observé dans certaines réservations pour la période à venir en raison de linstabilité régionale, bien quil sefforce de limiter les annulations.
Si les zones touristiques ont été jusquà présent moins touchées par les fermetures précoces, beaucoup craignent que des restrictions prolongées ou un Caire plus sombre et plus silencieux ne finissent par entamer lattrait de la ville.
(1 dollar = 54,6500 livres égyptiennes)




















