Le marché indien des traitements contre le diabète et l'obésité s'apprête à connaître un bouleversement majeur. L'expiration, cette semaine, du brevet du laboratoire danois Novo Nordisk sur le sémaglutide va déclencher une vague de génériques à bas coûts produits par les acteurs locaux, soulevant par la même occasion des craintes quant à la régulation d'un marché saturé.

Selon les analystes et le corps médical, plus de 40 entreprises indiennes devraient lancer plus de 50 marques d'ici quelques semaines. Si cette offensive favorise l'accès aux soins dans un marché très sensible aux prix, elle fait également redouter des risques de mauvais usage et une confusion chez les prescripteurs face à l'effondrement des tarifs.

Sun Pharma, Mankind Pharma, Dr. Reddy's, Zydus, Lupin et Alkem figurent parmi les laboratoires prêts à commercialiser des versions génériques du sémaglutide, le principe actif de l'Ozempic (diabète) et du Wegovy (perte de poids) de Novo Nordisk.

"Avec une demande élevée, des prix en baisse et une multitude de marques, on pourrait assister à des achats directs en pharmacie, des fuites au niveau de la distribution ou un usage cosmétique, particulièrement dans les zones urbaines", souligne Salil Kallianpur, analyste indépendant.

"Cela pourrait entraîner des abus, des dosages inappropriés et des effets secondaires non gérés, ce qui finira par provoquer un durcissement de la réglementation."

Le régulateur indien du médicament n'a pas répondu aux sollicitations. Bien que le sémaglutide soit soumis à prescription médicale, l'application de la loi en Inde s'avère souvent inégale, laissant aux médecins et pharmaciens un rôle de garde-fous déterminant.

L'arrivée des génériques représente aussi un défi pour Novo Nordisk et son rival américain Eli Lilly. Ces derniers, qui ont lancé leurs blockbusters contre le diabète et l'obésité en Inde l'an dernier, tentent de consolider leurs positions dans le pays.

Le Mounjaro de Lilly est devenu le médicament le plus vendu en Inde en valeur quelques mois seulement après son lancement, selon les données du cabinet d'études Pharmarack.

L'Inde, nation la plus peuplée au monde, compte le deuxième plus grand nombre d'adultes diabétiques après la Chine. Selon la revue The Lancet et la Fédération internationale du diabète, le pays pourrait compter plus de 440 millions de personnes en surpoids ou obèses d'ici 2050.

Le marché indien des médicaments contre l'obésité pourrait passer de 15 milliards de roupies actuellement à 80 milliards de roupies (environ 856,6 millions de dollars) d'ici 2030, d'après les estimations de Pharmarack.

L'ENJEU DES PRIX

Les fabricants de génériques indiens, réputés mondialement pour leurs coûts de production réduits, devraient proposer des remises d'au moins 50% à 60% par rapport aux princeps.

Les analystes estiment que le coût mensuel pour la dose la plus faible pourrait chuter de 11 000 roupies à une fourchette de 3 000 à 5 000 roupies dès l'arrivée des premiers génériques, pour atteindre terme 1 500 à 2 500 roupies. Une démocratisation qui permettrait de dépasser le seul segment de l'élite urbaine.

"Je vais consulter mon médecin pour voir si je peux passer à une version générique, car cela semble bien plus abordable", confie Vishal, un informaticien de 32 ans basé à Hyderabad, qui envisage de délaisser le Wegovy.

De nombreux autres patients, dans un marché où les frais de santé restent largement à la charge des ménages, s'informent déjà sur ces options moins coûteuses. Certains lancements sont attendus dès samedi, au lendemain de l'expiration du brevet.

"La fourchette de prix évoquée se situe globalement entre 2 500 et 3 500 roupies, ce qui est très bas", note le chirurgien bariatrique Venugopal Pareek. Six de ses patients attendent les génériques pour abandonner les traitements de Novo ou Lilly.

Cette baisse des prix devrait mécaniquement élargir la base de patients.

"L'intégration de patients issus de strates économiques inférieures pourrait se faire via les génériques de marque", explique Sheetal Sapale, vice-présidente commerciale chez Pharmarack, tout en précisant que la rentabilité des entreprises dépendra de leur discipline tarifaire.

Novo Nordisk et Eli Lilly n'ont pas souhaité commenter dans l'immédiat.

LE CHOIX DES MÉDECINS

Malgré la guerre des prix, les analystes estiment que la victoire se jouera autant sur les coûts que sur la confiance du corps médical.

Le marché pharmaceutique indien est fortement dicté par les prescriptions. L'adoption des produits dépendra donc de la familiarité et de la confiance des médecins envers chaque marque.

L'afflux initial de produits risque de saturer les prescripteurs, confrontés à des retours d'expérience disparates et à un marketing agressif. De nombreux laboratoires ont d'ailleurs choisi des noms de marque incluant le suffixe "sema", ce qui pourrait accentuer la confusion.

À terme, les experts s'attendent à ce que la confiance des médecins se cristallise autour d'une poignée d'acteurs capables de garantir un approvisionnement fiable, des dispositifs d'administration de qualité et des résultats cliniques constants.

"Les acteurs les plus fragiles, affichant une qualité médiocre et aucune différenciation, devraient quitter le marché d'ici deux à trois ans", conclut Salil Kallianpur.