L’envolée mondiale des prix des carburants révèle les disparités de l’Amérique du Sud face à ce choc, mettant particulièrement sous pression l’expérience libérale radicale du président argentin Javier Milei. Parmi les voisins de l’Argentine, le Chili, très dépendant des importations, figure parmi les plus touchés par les retombées du conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran. Les prix à la pompe devraient y bondir de près de 30 % pour l’essence et de 60 % pour le diesel, après que le gouvernement a été contraint de suspendre son mécanisme de stabilisation des prix en raison de finances publiques exsangues. Au Brésil, la compagnie nationale Petrobras a relevé cette semaine les prix du kérosène d’environ 55 %. Les responsables de la banque centrale ont prévenu que ce choc pétrolier pourrait peser sur l’inflation, bien que le statut d’exportateur net du pays offre un certain amortisseur. Le Pérou subit également des tensions, avec une accélération de l’inflation en mars sous l’effet de la hausse des prix de l’énergie et de perturbations de l’offre domestique. L’Uruguay fait figure d’exception, selon une analyse de Citi, grâce à une politique de subventions directes plus limitée et des réserves de change adéquates. Cette flambée pèse sur les coûts de transport, l’alimentation et les dépenses des ménages argentins, fragilisant l’argumentaire de Milei qui affirme gagner la bataille contre une inflation autrefois galopante grâce à des coupes budgétaires drastiques et à la dérégulation. "Les prix grimpent alors que les salaires restent très bas", déplore Agustin Pecora, ouvrier du bâtiment sur un chantier ferroviaire dans la province de Buenos Aires.

UN CHOC AU "PIRE MOMENT POSSIBLE" Défiant le récit de Milei en tant que pourfendeur de l’inflation, la hausse mensuelle des prix stagne autour de 3 % depuis neuf mois, soit environ 33 % en rythme annuel. Les prévisionnistes privés relevaient déjà leurs estimations pour 2026 avant la flambée du brut en février. "Le choc iranien survient au pire moment possible pour le programme désinflationniste de Milei", estime Mariano Machado, analyste Amériques chez Verisk Maplecroft.

Les prix de l’essence en Argentine ont progressé d’environ 15 % en moyenne depuis la fin février, selon Fernando Bazan, analyste énergie au cabinet Abeceb. Cela rend l’objectif de Milei de ramener l’inflation mensuelle sous la barre des 1 % d’ici le milieu de l’année de plus en plus hors de portée. Au cours de la semaine écoulée, les autorités ont assoupli les normes de qualité des carburants et reporté une hausse des taxes, bien que Bazan juge l’impact de ces mesures limité.

Une source gouvernementale argentine a confié à Reuters qu’aucune autre mesure n’était envisagée et que les subventions à l’énergie devaient rester plafonnées à 0,5 % du PIB cette année pour respecter les objectifs budgétaires.

Au cœur du dilemme se trouve la compagnie nationale YPF, qui domine le march&é argentin et a jusqu’à présent relevé ses prix avec plus de prudence que les références mondiales.

"Si le pétrole atteint 120 ou 150 dollars le baril, les actionnaires d’YPF feront pression sur la direction pour maximiser les rendements", explique la conseillère financière Paula Bujia. Malgré des assurances répétées sur le caractère transitoire des pressions inflationnistes, YPF a instauré mercredi soir un gel des prix de l’essence pour 45 jours, visant à protéger les ménages de la volatilité des marchés mondiaux.

"Pendant cette période, YPF ne répercutera pas l’impact des nouvelles fluctuations du Brent sur les consommateurs", a déclaré le directeur général Horacio Marin aux médias locaux, précisant qu’il ne s’agissait pas d’un "plafonnement" mais d’un maintien des prix constants. La position de l’Argentine est structurellement plus solide qu’il y a dix ans. Le développement de la formation de schiste de Vaca Muerta a transformé un déficit énergétique de près de 7 milliards de dollars en 2013 en un excédent. Pourtant, le pays reste dépendant des importations de gaz naturel lors des pics de demande hivernaux, qui débutent en juin.

L’expérience des autres pays de la région souligne les risques politiques pour Milei. Au Chili, les hausses de carburant ont déjà déclenché des manifestations, entamant la popularité du président récemment investi, Jose Antonio Kast.

"Un choc des prix du carburant frappe un électorat sans marge de manœuvre financière, transformant le malaise économique en grief politique", analyse Machado. Un mécontentement qui pourrait "servir de ciment" à une opposition argentine fragmentée en vue de la course présidentielle de 2027.