Selon le dernier baromètre EY sur l’attractivité, en 2025, la France a attiré 852 projets d’investissement internationaux, devant le Royaume-Uni (730) et l’Allemagne (548). Mais cette performance se lit sur un continent en repli : l’Europe n’a recensé que 5 026 projets dans 47 pays, soit une baisse de 7% sur un an, tandis que les emplois associés ont chuté de 25%. Et la France elle-même ne sort pas indemne du ralentissement : le nombre de projets y recule de 17% en un an, même si les emplois annoncés résistent mieux, avec 27 921 postes, en baisse de seulement 4%. Autrement dit, la France reste en tête, mais elle avance sur un terrain qui se dérobe.

EY

Ce leadership survit dans un climat économique peu euphorique. L’Insee a constaté une stagnation du PIB français au premier trimestre 2026. L’OCDE comme la Commission européenne tablent sur une croissance limitée autour de 0,8% en 2025 et 2026. Dans le même temps, le déficit public est resté à 5,1% du PIB en 2025 et la dette publique est montée à 115,6% du PIB, avec une trajectoire encore orientée à la hausse à horizon 2027.

La France continue donc d’attirer alors même que son moteur intérieur n’a rien d’un moteur suralimenté. C’est précisément ce qui rend ces chiffres intéressants : s’il reste de l’attractivité, celle-ci ne repose plus sur un simple cycle conjoncturel favorable, mais sur des ressorts plus profonds — la profondeur du marché, la qualité des ingénieurs, les routes, les ports, les aéroports, l’accès à l’électricité, la stabilité juridique, la capacité à recruter, la proximité avec les clients européens, la présence de fournisseurs et les aides publiques. De ce point de vue, la France conserve de solides arguments.

Plus concrètement, dans l’enquête EY menée auprès de 500 dirigeants internationaux, 38% d’entre eux citent la France comme le pays le plus attractif d’Europe, devant l’Allemagne et le Royaume-Uni, tous deux à 31%. Les cinq atouts qui reviennent le plus souvent sont la taille du marché, la capacité d’innovation, la qualité des infrastructures, l’accès à une énergie décarbonée et la qualité de la main-d’œuvre. La France n’apparaît donc pas comme un “pari de circonstance”, mais comme une grande économie encore perçue comme équipée pour accueillir des projets complexes. 

Cet avantage ne se limite pas à Paris. EY et Business France soulignent que quatre régions françaises figurent parmi les quinze territoires européens les plus attractifs pour les investissements étrangers. L’Île-de-France reste en tête avec 233 projets en 2025, devant l’Auvergne-Rhône-Alpes (137), le Grand Est (88) et les Hauts-de-France (80). La France progresse aussi dans l’accueil des sièges sociaux, avec une hausse de 17% en un an, ce qui la place au deuxième rang européen sur ce segment.

Ce qui change en revanche, c’est la nature des projets. La carte de l’attractivité française se déplace. EY recense 53 projets liés à l’intelligence artificielle en 2025, dont 36% concernent des data centers, ainsi que 22 projets dans l’énergie bas-carbone. Au niveau européen, les investissements étrangers dans l’IA ont bondi de 96% en un an, ceux liés à la défense de 84%, et ceux liés à l’énergie bas-carbone de 25%. La France se trouve relativement bien positionnée dans cette nouvelle hiérarchie, notamment parce qu’elle combine de grands besoins industriels européens, une base technologique encore crédible, et surtout un accès à une électricité massivement décarbonée qui devient un argument de localisation de plus en plus décisif. 

Le sommet Choose France 2025 avait déjà donné un avant-goût de ce déplacement du centre de gravité. L’édition précédente, à Versailles, a débouché sur 53 annonces représentant 40,8 milliards d’euros d’investissement et plus de 13 000 emplois directs ou indirects. Parmi elles figuraient plusieurs très grands projets liés à l’IA et aux infrastructures numériques, portés notamment par Brookfield, MGX avec Bpifrance, Mistral et Nvidia, Prologis ou encore Digital Realty.

L’industrie et la R&D marquent le pas

Le point le plus préoccupant du baromètre EY concerne sans doute la recherche et développement. Les projets de centres de R&D chutent de 47%. Et c’est d’autant plus paradoxal que la France a longtemps fait de la R&D l’un de ses arguments d’attractivité. Le Crédit d’impôt recherche, les grandes écoles, les laboratoires publics, les ingénieurs, les pôles de compétitivité, les instituts technologiques, la recherche médicale, l’aéronautique, le spatial, l’énergie, les mathématiques appliquées : tout cela devait faire de la France une terre d’innovation. Or, en 2025, les projets de R&D se replient fortement.

Cela ne signifie pas que la France cesse d’innover. Mais cela indique que les investisseurs étrangers hésitent davantage à localiser leurs centres de recherche sur le territoire.

Le nombre d’usines créées ou agrandies tombe à 354, en baisse de 15% sur un an. Plusieurs secteurs industriels historiques — automobile, chimie, plasturgie, métallurgie — marquent le pas. Le solde entre ouvertures et fermetures de sites reste positif, mais il se réduit rapidement. 

Le recul des investisseurs américains et allemands éclaire très bien cette fragilité. EY observe que leurs volumes d’investissement en Europe ont été divisés par deux depuis 2022. Or, en France, ces deux pays ne sont pas n’importe quels investisseurs : selon l’Insee, les entreprises états-uniennes sont les premières employeuses parmi les groupes étrangers présents sur le territoire, avec plus de 523 000 emplois, devant les groupes allemands à plus de 333 000. Les raisons sont différentes. 

Pour les Américains, il y a le contexte géopolitique, la montée des tensions commerciales, les politiques industrielles très offensives aux États-Unis, les incitations domestiques, la volonté de relocaliser certaines chaînes de valeur sur le sol américain, et parfois une forme d’attentisme face au climat européen.

Pour les Allemands, le problème est plus directement économique. L’Allemagne elle-même ralentit. Ses industriels sont sous pression. Son modèle exportateur souffre. Son automobile est bousculée par l’électrique, la Chine, les coûts et les normes. Sa chimie a été frappée par le choc énergétique. Dans ce contexte, les entreprises allemandes investissent moins à l’étranger, y compris en France.

Dans le même temps, la concurrence intra-européenne s’intensifie. EY note que l’Espagne a vu ses projets progresser de 7% en 2025, la Pologne de 10%, et la Turquie de 20%, à 383 projets — assez pour dépasser l’Espagne et s’installer au quatrième rang européen. Le mouvement est cohérent : coûts du travail plus compétitifs, foncier industriel plus disponible, cadres réglementaires parfois plus souples, politiques d’incitation plus ciblées. Ce que perdent la France, le Royaume-Uni ou l’Allemagne ne disparaît pas forcément ; une partie est simplement aspirée vers des périphéries européennes qui paraissent plus rapides, moins chères ou plus lisibles

L’attentisme des investisseurs a une histoire

La prudence actuelle ne surgit pas de nulle part. Elle s’est construite couche après couche. Dès l’automne 2024, dans une édition spéciale de son baromètre consacrée au choc politique français, EY constatait qu’un dirigeant international sur deux estimait que l’attractivité de la France s’était dégradée depuis la dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024. Près de la moitié des entreprises interrogées déclaraient avoir réduit leurs projets d’investissement en France. Le ralentissement visible dans les chiffres 2025 n’est donc pas un phénomène purement exogène, lié seulement aux guerres ou au ralentissement mondial ; il prolonge aussi un doute plus ancien sur la stabilité politique, fiscale et réglementaire du pays. 

Dans l’enquête EY de fin 2024, 84% des décisions révisées étaient repoussées à 2025 au moins, plutôt que supprimées. Deux ans plus tard, cet attentisme reste visible. En mars 2026, seuls 57% des dirigeants interrogés disent envisager un investissement en France dans l’année qui vient, soit cinq points de moins que l’année précédente. Et 69% n’anticipent pas d’amélioration véritable avant deux ou trois ans. On n’est pas dans une fuite. On est dans une salle d’attente. Or, pour un pays qui veut réindustrialiser, la salle d’attente finit toujours par coûter cher. 

Le vrai test commence maintenant

La France n’est donc ni en plein décrochage, ni dans une situation triomphale. Elle est dans une zone intermédiaire, bien plus exigeante : celle d’un pays encore assez solide pour rester premier, mais plus assez dominant pour considérer cette première place comme naturelle. Ses avantages demeurent puissants — marché, talents, infrastructures, énergie décarbonée, maillage territorial, positionnement sur l’IA, la défense et certaines briques industrielles — et ils expliquent pourquoi elle résiste mieux que ses grands voisins sur plusieurs indicateurs. Mais ses fragilités le sont tout autant : coûts, complexité, instabilité politique perçue, reflux de la R&D, ralentissement industriel, concurrence renforcée du sud et de l’est de l’Europe.