Les services de renseignement français cherchent désormais à identifier les commanditaires de cette présumée campagne de BlackCore destinée à salir trois candidats de La France Insoumise. L'opération incluait des sites web trompeurs et des comptes sur les réseaux sociaux alléguant des comportements criminels, ainsi que des publicités numériques dénigrantes, ont précisé deux de ces sources.
Reuters n'a pas pu établir de manière indépendante qui se cache derrière BlackCore, ni vérifier son siège social ou trouver la moindre référence à l'entreprise dans les registres du commerce israéliens.
BlackCore n'a pas répondu aux multiples messages envoyés via un formulaire de contact sur son site web et sa page LinkedIn - tous deux ayant été mis hors ligne par la suite.
Le parquet français n'a pas donné suite aux sollicitations ou a refusé de commenter les activités présumées de BlackCore. Viginum, le service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères rattaché aux services du Premier ministre, a également décliné tout commentaire.
Sur son site et sa page LinkedIn, BlackCore se présentait comme 'une société d'élite d'influence, de cyber et de technologie conçue pour l'ère moderne de la guerre de l'information'. Elle affirmait fournir aux gouvernements et aux campagnes politiques des 'stratégies de pointe, des outils avancés et une sécurité robuste pour façonner les récits'.
Reuters a consulté des documents de BlackCore dans lesquels l'entreprise revendiquait une opération distincte sur les réseaux sociaux menée pour le compte d'un gouvernement africain. Ces documents n'étaient pas datés mais faisaient référence à une opération ayant débuté en janvier de cette année pour une durée de 14 semaines. Une source a fourni ces documents à Reuters sous couvert d'anonymat concernant certains détails.
Après que Reuters a interrogé Meta Platforms, propriétaire de Facebook, sur l'opération africaine détaillée dans les documents, l'entreprise a déclaré que le 'réseau' sous-jacent était lié à la campagne de désinformation lancée avant les municipales françaises. Meta s'est toutefois gardée d'identifier formellement un coupable.
Meta a précisé à Reuters avoir supprimé un réseau de comptes et de pages pour violation de ses règles contre les 'comportements inauthentiques coordonnés'. Selon le groupe, cette activité malveillante provenait d'Israël et 'visait principalement la France'.
Deux des sources ayant connaissance de la campagne de désinformation présumée de BlackCore en France ont indiqué être également au fait des activités de la société en Afrique, sans plus de précisions.
Google et TikTok ont indépendamment identifié des aspects de l'opération de désinformation en France lors de la surveillance de leurs réseaux respectifs, selon deux autres sources. Aucune n'a fourni de détails supplémentaires.
Google, propriété d'Alphabet, n'a pas répondu aux demandes de commentaires.
TikTok n'a pas répondu directement aux questions sur BlackCore, mais a déclaré avoir supprimé un compte identifié par Reuters comme ayant promu l'un des sites fallacieux utilisés dans la campagne de dénigrement en France. Le compte enfreignait ses règles sur les comportements trompeurs, a précisé TikTok.
LFI DIVISE L'OPINION
L'opération visait le candidat à la mairie de Marseille Sébastien Delogu, celui de Toulouse François Piquemal et leur homologue de Roubaix David Guiraud, selon les autorités françaises et les candidats eux-mêmes.
Les grandes lignes de l'affaire ont été révélées pour la première fois par le journal Le Monde en mars, lorsque Viginum a dévoilé un dispositif d'ingérence numérique étrangère à la portée 'limitée' ciblant un 'parti politique français' et ses candidats à Marseille, Toulouse et Roubaix.
L'hebdomadaire satirique et d'investigation Le Canard Enchaîné a rapporté plus tard que les autorités soupçonnaient une firme israélienne, sans toutefois la nommer.
La campagne de désinformation présumée de BlackCore souligne à quel point même les élections locales sont devenues sensibles, alors que la France et d'autres nations sont confrontées à une polarisation politique accrue et à des menaces contre la démocratie.
Les sondages montrent que La France Insoumise (LFI) divise l'opinion.
Le parti pro-palestinien est régulièrement accusé d'antisémitisme par certains dirigeants de la communauté juive et des rivaux politiques - des accusations qu'il réfute - tandis que de nombreux acteurs économiques s'inquiètent de son programme de dépenses publiques et de fiscalité élevée.
Néanmoins, LFI conserve un socle de soutien solide de 10 à 15 %, ce qui, selon les analystes, pourrait suffire pour atteindre le second tour de la prochaine élection présidentielle française en avril 2027.
Alors que les sondages suggèrent que le Rassemblement National est presque certain d'accéder au second tour, les centristes français redoutent un duel potentiel entre l'extrême droite et la gauche radicale.
LFI a déclaré que Viginum l'avait alertée d'une ingérence étrangère visant ses candidats et a affirmé coopérer avec les enquêteurs.
'Nous nous attendons à ce que la prochaine élection (présidentielle) soit le théâtre d'attaques de ce type', a déclaré le parti dans un communiqué.
'Les évolutions technologiques vont probablement multiplier ce risque considérablement.'
Après la publication de cet article, le candidat de LFI pour 2027 et leader historique du parti, Jean-Luc Mélenchon, a appelé le gouvernement à adopter une législation plus stricte contre les ingérences étrangères.
'Nous devons être protégés, et si nous le sommes, tous les autres (partis) le seront aussi', a-t-il déclaré.
Le ministère israélien des Affaires étrangères a indiqué à Reuters ne pas avoir connaissance de BlackCore. Il n'a pas répondu à la question de savoir si le gouvernement français l'avait contacté au sujet des allégations d'ingérence électorale. Le ministère français des Affaires étrangères n'a pas répondu aux demandes de commentaires.
CANDIDATS SALIS
Sébastien Delogu, qui s'est retiré du second tour à Marseille pour éviter une dispersion des voix de gauche, a déposé une plainte pour diffamation en mars après avoir été visé par un site aujourd'hui disparu nommé 'Le Blog de Sophie', faisant allusion à des comportements sexuels inappropriés non spécifiés. Des codes QR ont également été affichés dans Marseille, renvoyant les utilisateurs vers ce blog. Reuters n'a pas pu identifier ni contacter l'auteur du blog.
Yones Taguelmint, l'avocat de M. Delogu, a refusé de partager la plainte mais a confirmé qu'elle concernait le blog et les codes QR. Le parquet de Marseille n'a pas répondu aux demandes de commentaires.
David Guiraud, qui a remporté l'élection à Roubaix, a été visé par des 'pages Facebook liées au même écosystème', selon Viginum. M. Guiraud n'a pas répondu aux demandes de commentaires.
François Piquemal, député qui menait une alliance de gauche à Toulouse mais a perdu de peu au second tour, a déclaré avoir saisi la police après avoir été la cible de comptes anonymes sur les réseaux sociaux, de sites web et de publicités dénigrantes dans le journal local La Dépêche du Midi.
M. Piquemal a dit espérer que l'enquête pénale révélerait les commanditaires de ces attaques. Il estime avoir été visé pour son engagement en faveur de Gaza et parce qu'il était 'capable de gagner la troisième ville de France'.
La Dépêche, dans un éditorial du 21 mars, a annoncé qu'elle engagerait des poursuites judiciaires contre les auteurs de ces publicités. Elle n'a pas répondu aux demandes de commentaires.
Le procureur de Toulouse, David Charmatz, n'a pas répondu aux questions sur BlackCore, mais a précisé que les plaintes de M. Piquemal étaient trop récentes pour avoir déjà produit des pistes.
Après sa défaite, M. Piquemal a demandé l'annulation du scrutin en raison de l'ingérence étrangère présumée. Le tribunal administratif de Toulouse ne s'est pas encore prononcé.



















