Ce déclassement relatif – inédit depuis des décennies – a beau avoir été anticipé par les économistes, il n’en constitue pas moins un signal symbolique. Longtemps membre du peloton de tête des économies européennes, la France se voit rattrapée, voire dépassée, par nombre de ses voisins et rejoint le club des nations à la traîne en matière de richesse par habitant.
Pour en revenir aux chiffres d’Eurostat, le PIB par habitant en France, exprimé en parité de pouvoir d’achat (PPA), représente un indice de 98,2 (base 100 pour la moyenne de l’UE). Autrement dit, en tenant compte des différences de prix, le niveau de vie réel moyen d’un Français est désormais inférieur à celui du citoyen européen moyen. Par comparaison, l’Allemagne affiche un indice de 116,1 (soit 16% au-dessus de la moyenne), les Pays-Bas 133,9, ou encore la Belgique 116,8. À l’inverse, des pays autrefois moins prospères se rapprochent dangereusement du niveau français : l’Italie est à 97,7 et Chypre est juste devant nous à 98,9. Ce classement révèle une France reléguée dans le ventre mou, talonnée par des économies qu’elle devançait largement il y a encore une génération.

Eurostat
Faible croissance et perte de vitesse : les causes d’un déclassement annoncé
Depuis une quinzaine d’années, la richesse par habitant en France progresse moins vite qu’ailleurs en Europe. Cette érosion continue de l’avance française trouve ses racines dans plusieurs tendances de fond, déjà identifiées de longue date par les analystes.
En effet, cela fait trois années consécutives (2022, 2023 et 2024) que le PIB par habitant français demeure inférieur à la moyenne de l’UE. Un effacement graduel d’un avantage acquis après guerre.
Selon les analyses de l’Observatoire français des conjonctures économiques, la France a connu deux grandes phases de dégradation. La première, entre 2013 et 2017, voit l’indice français passer de 109 (9 % au-dessus de la moyenne UE) à 103. Malgré la politique de l’offre menée sous François Hollande — crédit d’impôt, pacte de responsabilité — le rebond de compétitivité espéré ne s’est pas matérialisé.
La seconde débute en 2020 avec le “quoi qu’il en coûte” de Emmanuel Macron. Les déficits explosent pour soutenir ménages et entreprises, mais la croissance française ne surperforme pas celle de ses voisins. Résultat : 104 en 2020, 101 en 2021… puis 97 en 2022.
La question qui se pose est de savoir comment en est-on arrivé là : s’agit-il d’un accident conjoncturel ou du résultat d’une lente dérive structurelle ? Globalement, les avis penchent clairement pour la seconde explication, en pointant un ensemble de facteurs structurels qui, additionnés, expliquent ce lent décrochage de la France par rapport à ses pairs.
De la croissance glorieuse au décrochage
Il faut d’abord rappeler qu’au sortir des Trente Glorieuses, la France affichait un niveau de vie comparable à celui des autres grandes économies occidentales. En 1975, par exemple, un Français avait en moyenne le même PIB par tête qu’un Allemand de l’Ouest. Mais à partir des années 1980-1990, la dynamique s’est enrayée : le rythme de croissance du PIB par habitant a nettement ralenti en France.

OCDE
L’érosion du capital humain
Le niveau de formation et de compétences de la population stagne, voire recule comparativement à d’autres pays. Le système éducatif français ne parvient plus à hisser ses élèves parmi les meilleurs : la France est tombée de la 13e place mondiale en 1999 à la 26e place en 2024 dans le classement international PISA des acquis scolaires. De même, les adultes en activité présentent des compétences moyennes inférieures à beaucoup de pays de l’OCDE (classements PIACC). Ce déclin relatif du niveau de formation affaiblit l’innovation et la productivité.
Moins de travail sur l’ensemble de la vie active
Paradoxalement, les Français travaillent moins au cours de leur vie que la plupart de leurs voisins européens. Il ne s’agit pas forcément de la durée hebdomadaire de travail pour ceux qui travaillent (les 35 heures ont leur équivalent ailleurs en Europe), mais plutôt de la quantité totale de travail rapportée à l’ensemble de la population. En clair, entre l’entrée plus tardive des jeunes sur le marché du travail, les carrières plus courtes et les départs à la retraite plus précoces, sans oublier un taux de chômage longtemps élevé, le volume d’heures travaillées par habitant est faible en France. En 2024, un Français a travaillé en moyenne environ 660 heures sur l’année, là où la moyenne européenne dépassait les 700 heures. De même, si l’on considère uniquement les salariés à temps plein, un Français travaillait 1 664 heures en 2024, contre 1 784 heures pour la moyenne de l’UE et près de 1 785 heures pour un Allemand. Cet écart équivaut à 3 semaines de travail en moins sur l’année pour un salarié français par rapport à son homologue d’outre-Rhin – la combinaison d’une heure de moins par semaine et de congés ou absences plus fréquents. Au total, avec moins de personnes en emploi (proportionnellement) et moins d’heures travaillées par emploi, la France affiche l’une des quantités de travail par habitant en âge de travailler les plus faibles d’Europe. Ce déficit de travail se répercute mécaniquement sur la richesse produite.

Statista
Un essoufflement de la productivité
Historiquement, la France compensait en partie une moindre quantité de travail par une haute productivité horaire. Pendant des décennies d’après-guerre, l’ouvrier ou le cadre français produisait en une heure autant sinon plus de richesse que ses homologues étrangers, grâce à un bon niveau technologique et organisationnel. Or, depuis les années 2000, cet avantage de productivité s’est émoussé. La France est ainsi passée du 7e rang mondial en productivité horaire en l’an 2000 à seulement le 14ᵉ rang aujourd’hui. La croissance de la productivité du travail en France a nettement ralenti (autour de +1 % par an seulement en moyenne sur la dernière décennie, contre +2% ou plus dans les décennies 1950-1980).
En plus de ces trois grands axes, d’autres facteurs aggravants sont souvent cités pour expliquer le décrochage français. Le poids élevé des dépenses publiques et des prélèvements obligatoires peut freiner l’initiative privée et pénaliser la compétitivité des entreprises. La désindustrialisation joue également un rôle majeur : entre 1974 et 2018, l’emploi industriel en France a fondu de 2,5 millions de postes, et l’industrie ne contribue plus qu’à environ 10% du PIB (contre 15% en Allemagne, par exemple). Or, l’industrie est un secteur à forte productivité, et son recul a tiré la croissance vers le bas.
L’ensemble de ces tendances, loin d’être nouvelles, s’est installé progressivement au fil des dernières décennies. Le résultat en 2024 n’est donc pas une surprise, mais le fruit d’un déclin lent et annoncé – un lent décrochage national devenu de plus en plus visible au fil du temps.
Un choc aux conséquences multiples sur l’économie et la société
Si ce passage sous la moyenne européenne est d’abord un constat statistique, il porte aussi en germe de nombreux effets concrets sur l’économie française et le quotidien des habitants. Un PIB par habitant inférieur signifie, en moyenne, un niveau de vie moindre par rapport aux voisins européens, avec tout ce que cela implique. Certes, l’écart reste pour l’instant modeste (quelques pourcents de moins que la moyenne de l’UE), mais il témoigne d’une tendance préoccupante qui pourrait s’aggraver si rien ne change. Plusieurs conséquences directes ou indirectes de ce déclassement économique peuvent déjà être soulignées.
L’un des impacts majeurs du ralentissement relatif de la richesse nationale touche les finances publiques. En effet, la France a construit au fil du temps un modèle social généreux (retraites, santé, aides sociales, éducation gratuite…) qui suppose une croissance économique soutenue pour être financé sans accrocs. Or, avec une croissance atone, les recettes fiscales augmentent peu, tandis que les dépenses liées au vieillissement de la population ou aux prestations sociales restent élevées. Le résultat est une aggravation chronique des déficits publics. Faute de richesse créée en suffisance, l’État comble l’écart en empruntant : la dette publique française dépasse désormais 115% du PIB et continue de grimper (projections à 118% du PIB pour 2026). La Cour des comptes, tout comme la Banque de France, tirent régulièrement la sonnette d’alarme sur ce cercle vicieux : une croissance molle combinée à des engagements de dépense rigides conduit à une trajectoire d’endettement préoccupante.
Quelles réponses face à la stagnation ? Entre réformes structurelles et nouveau modèle de croissance
Le constat de 2024 – voir la France passer sous la moyenne européenne de richesse par habitant – a fait l’effet d’un électrochoc dans le débat public. À l’instar du choc démographique (plus de décès que de naissances), ce signal faible mais symboliquement puissant oblige responsables et citoyens à s’interroger sur la trajectoire du pays. Comment enrayer le déclin relatif et renouer avec une prospérité partagée ? Faut-il s’alarmer de ce déclassement ou peut-on au contraire le transformer en opportunité pour se réinventer ?
Travailler plus, investir mieux, former davantage. De nombreux économistes estiment qu’il n’y aura pas de miracle : pour relever le PIB par habitant, la France doit augmenter la quantité de travail et la productivité sur son sol. Cela passe par différentes réformes structurelles souvent évoquées.
La première d’entre elles concerne le marché du travail : prolonger la vie active (la récente réforme des retraites reculant l’âge légal de 62 à 64 ans va dans ce sens), encourager l’emploi des seniors, faciliter l’accès au travail des jeunes peu qualifiés, et lever les freins à l’activité (garde d’enfants, transports…). L’objectif est de rehausser le taux d’emploi de la population française vers les meilleurs standards européens (Pays-Bas, Allemagne, Scandinavie).
Ensuite, il s’agit de stimuler la productivité en misant sur l’investissement et l’innovation. Le plan "France 2030" lancé par le président Macron, qui prévoit 30 Mrds EUR pour développer les technologies d’avenir (nucléaire, hydrogène, numérique, biotech, etc.), est une étape importante, de même que les initiatives pour la réindustrialisation (aides à l’implantation d’usines, relocalisations stratégiques). Toutefois, ces efforts doivent s’inscrire dans la durée et être intensifiés pour combler le retard.
Enfin, la formation est le troisième pilier : un vaste effort est préconisé pour rehausser le niveau scolaire (réformes de l’école, revalorisation du métier d’enseignant, retour aux fondamentaux) et pour améliorer les compétences tout au long de la vie (formation continue des actifs, développement de l’apprentissage).
D’autres voix, sans nier la nécessité de réformes, appellent à repenser plus globalement le modèle de développement français. Après tout, la France reste une économie riche, disposant d’infrastructures de qualité, d’un niveau de protection sociale élevé et d’une qualité de vie enviée. Faut-il s’inquiéter outre mesure d’être juste en-dessous de la moyenne européenne, ou profiter de ce signal pour explorer d’autres indicateurs de réussite ? Certains proposent par exemple de mettre l’accent sur la transition écologique comme nouveau moteur économique : investir massivement dans les énergies vertes, la rénovation thermique, les mobilités propres, pourrait à la fois créer des emplois qualifiés et augmenter la productivité énergétique, tout en améliorant le bien-être. De même, l’économie du care (services à la personne, santé, éducation) est appelée à se développer du fait du vieillissement : plutôt que de la considérer comme un fardeau, en faire un secteur performant, bien rémunéré, contribuerait à la croissance et à la cohésion sociale.
À court terme, l’immigration économique contrôlée peut apporter un surcroît de main-d’œuvre jeune et active pour compenser le papy-boom (comme elle le fait déjà pour maintenir la population totale en croissance). De nombreux pays en Europe cherchent à attirer des talents étrangers – la France ne fait pas exception, avec par exemple la création de visas spécialisés pour les travailleurs qualifiés. Une politique migratoire assumée comme un levier de prospérité pourrait atténuer le déclin démographique et apporter des compétences manquantes, même si le sujet reste politiquement sensible. De plus, la coopération européenne peut aider à relancer la machine : un meilleur accès des entreprises françaises aux marchés européens, une coordination des investissements (dans la défense, le spatial, l’hydrogène…), une harmonisation fiscale raisonnée pour éviter le dumping entre pays, tout cela peut contribuer à créer un environnement plus favorable à la croissance en France.
Enfin, la France pourrait continuer à jouer la carte de la mondialisation choisie : profiter des échanges internationaux et des innovations globales, tout en soutenant ses secteurs d’excellence (luxe, aéronautique, agroalimentaire, énergie…) pour qu’ils tirent la croissance. Le déclassement actuel peut ainsi être un aiguillon pour mieux se positionner dans la compétition mondiale, en misant sur les atouts du pays (sa créativité, son savoir-faire, sa diplomatie d’influence) plutôt que de subir passivement les changements.
La France, forte de ses ressources mais freinée par ses rigidités, entame une réflexion de fond sur son avenir économique. Comment “rebondir sans s’effondrer” ? pourrait-on résumer le défi. Certains y voient la confirmation d’une lente décadence entamée il y a 50 ans, d’autres l’opportunité d’un sursaut salvateur. Comme souvent, la vérité dépendra de l’action : les années à venir diront si le choc de 2024 aura servi d’électrochoc pour engager les transformations nécessaires, ou si la France continuera d’avancer à petits pas face à la lente érosion de sa compétitivité et de sa prospérité. Une chose est sûre : le sujet n’est plus l’apanage des experts en statistiques, il concerne désormais chaque Français, dans son emploi, son pouvoir d’achat, sa retraite future et la place de son pays dans le monde. Faut-il s’en alarmer ou s’y adapter ? Le débat est ouvert, mais il est devenu incontournable.























