L'ancien commandant des forces spéciales devenu politicien mène une administration chaotique depuis son entrée en fonction en 2024, promettant des repas gratuits pour des millions d'écoliers et rompant avec des décennies de discipline budgétaire pour doper la croissance.
Toutefois, le choc énergétique mondial et une série de décisions peu orthodoxes - de la centralisation des exportations de matières premières sous l'egide d'un fonds souverain tentaculaire rattaché directement à la présidence, aux nouveaux mandats de croissance et d'emploi imposés à la banque centrale - ont ébranlé la confiance des marchés.
Ces mesures ont terni l'image de ce qui était, il y a encore deux ans, le modèle des marchés émergents ; aujourd'hui, les credit default swaps suggèrent que la plus grande économie d'Asie du Sud-Est pourrait perdre sa note 'investment grade'.
Le marché boursier du pays affiche la pire performance mondiale en 2026, avec un plongeon de plus de 42%. La roupie figure également parmi les devises les plus durement touchées, devenant à la fois le symptôme et la source des difficultés, sa chute accentuant la pression vendeuse.
Elle a déjà cédé 8% cette année, dont 7% depuis le début du conflit avec l'Iran. Elle s'affiche désormais à 18'190 pour un dollar américain, un plus bas historique, après avoir connu ces trois dernières semaines sa baisse la plus brutale depuis 2020.
'L'Indonésie traverse une véritable crise de confiance, marquée par de graves défaillances de gouvernance qui occultent tout argument de valorisation', explique Tan Altundag, gérant actions émergentes chez Pictet Asset Management, qui a drastiquement réduit son exposition aux actions indonésiennes.
'Une roupie à 18'000/USD ne se contente pas d'éroder les rendements réels pour les investisseurs étrangers... la glissade de la devise risque de se transformer en une boucle d'auto-alimentation, alimentant l'inflation, durcissant les conditions financières et pesant in fine sur la croissance.'
La devise continue de s'enfoncer malgré un relèvement musclé des taux de 50 points de base en mai et une fonte de 12 milliards de dollars des réserves de change, utilisées par la banque centrale pour défendre le cours. Désormais, les effets de bord se multiplient.
Les sorties de capitaux étrangers sur les actions, atteignant 3.2 milliards de dollars nets à fin mai, sont les plus massives depuis 2009. Les données montrent que la détention étrangère d'obligations d'Etat, qui frôlait les 40% avant la pandémie de COVID-19, s'est effondrée à 12.6%, un plancher de près de 20 ans.
'Il est vrai qu'une spirale infernale est en train de se former', confirme John Woods, directeur des investissements pour l'Asie chez Lombard Odier.
'Des sorties de capitaux persistantes, avec des détentions étrangères au plus bas depuis plusieurs années, continueront de peser sur la roupie, la liquidité et le prix des actifs. Un exode prolongé pourrait freiner les projets d'infrastructure et les plans de croissance.'
RISQUE SUR LES NOTATIONS
Les notations de crédit et d'actions de l'Indonésie sont également sur la sellette. Une dégradation forcerait certains investisseurs à vendre et, concernant la dette, ferait grimper les coûts d'emprunt.
Le fournisseur d'indices MSCI examine actuellement les problèmes de négociation et de transparence sur les actions et a prévenu qu'un rétrogradage au statut de 'marché frontière' était possible, bien que les investisseurs jugent ce scénario peu probable.
Moody's et Fitch ont abaissé leurs perspectives de notation à 'négative', citant une perte de crédibilité politique, tandis que S&P a déclaré que sa note dépendrait des efforts pour renforcer les coussins budgétaires.
Ce qui inquiète le plus les marchés, c'est que le choc énergétique causé par le conflit entre les Etats-Unis, Israël et l'Iran accentue la pression sur l'économie - et sur le budget via les subventions aux carburants - alors que Prabowo s'obstine dans son programme onéreux.
La semaine dernière, l'Indonésie a adopté des lois d'envergure, dont l'intégralité n'a pas été rendue publique, conférant au parlement de nouveaux pouvoirs pour diriger la banque centrale et ajoutant la 'croissance du secteur réel' à son mandat, ce que les analystes perçoivent comme une menace pour son indépendance.
Prabowo a nommé son neveu au poste de sous-gouverneur de la banque centrale plus tôt cette année.
Le mois dernier, il a annoncé que l'Etat reprendrait le contrôle des exportations de matières premières via Danantara, un fonds souverain qu'il a lui-même créé.
'L'inquiètude de fond est que l'orientation politique n'est pas bonne et devient de moins en moins transparente', estime Kieran Curtis, responsable de la dette locale des marchés émergents chez Aberdeen à Londres.
'Il est trop tôt pour dire que cette politique a causé des dommages irréparables, mais elle est moins efficace que de laisser les exportations trouver leur propre marché.'
SPIRALE NÉGATIVE
La pression est aussi externe, résultant de l'impact de la guerre en Iran sur l'énergie et les marchés, notamment les CDS qui ont tendance à exagérer les risques de dégradation. Mais les investisseurs affirment qu'il faudra un changement de cap politique majeur pour amorcer un retournement.
'Oui, il est possible pour des pays de s'extraire d'une spirale négative lorsqu'ils s'y sont mis eux-mêmes', nuance Mark Ledger-Evans, gérant de portefeuille obligataire Asie chez Ninety One.
'Dans le cas de l'Indonésie, nous pensons que cela découle largement de la poursuite de taux de croissance irréalistes, ce qui se répercute sur l'exécution. Il n'est donc pas facile de sortir de cette spirale sans une remise en question profonde de ces idées.'
Les entreprises chinoises, qui ont aidé l'industrie indonésienne du nickel à devenir le premier producteur mondial, cherchent déjà des alternatives ailleurs en réponse aux pressions politiques. Quant aux investisseurs, s'ils reviennent, ils exigeront des décotes plus importantes.
'L'Indonésie n'est plus valorisée comme un marché émergent orthodoxe et fiable', conclut Hemant Mishr, directeur des investissements chez S CUBE Capital, 'mais comme un pays présentant un risque politique croissant.'



















