La fin du shutdown américain n'a pas dissipé les inquiétudes des investisseurs, qui redoutent désormais que les lacunes dans les données économiques ne retardent, voire compromettent, les baisses de taux de la Réserve fédérale. Ce contexte s'ajoute aux nouvelles tensions sur les actions et obligations des entreprises, alors que les valorisations jugées excessives des titres liés à l'intelligence artificielle (IA) alimentent la nervosité.

Ce climat d'incertitude a provoqué jeudi la plus forte vague de ventes depuis un mois sur le Nasdaq, particulièrement sensible aux taux. L'indice, porté cette année par l'envolée des valeurs de l'IA, accuse désormais un recul d'environ 4 % depuis son sommet d'octobre.

La pression s'est poursuivie vendredi matin, les grandes places boursières de Tokyo à Paris et Londres s'enfonçant dans le rouge, avant de se stabiliser en fin de séance : le S&P 500 a terminé en légère baisse, tandis que le Nasdaq Composite a grappillé 0,13 %.

Même l'or et le bitcoin n'ont pas été épargnés, ce dernier retombant sous la barre des 96 000 $, un niveau inédit depuis mai. Les spreads de crédit -- c'est-à-dire la prime payée par les entreprises par rapport aux bons du Trésor américain pour émettre des obligations -- se sont élargis cette semaine.

« Le marché présente indéniablement une certaine effervescence, tant en termes de valorisations que d'attentes », estime Michael McGowan, directeur général de la stratégie d'investissement chez Pathstone. « On observe un scepticisme salutaire qui pourrait encore s'accentuer », ajoute-t-il.

La situation est aggravée par un « vide informationnel » qui touche aussi bien les positions sur les marchés à terme que les estimations agricoles, et surtout les statistiques sur l'emploi et les prix, dont certaines n'ont pas été collectées durant les 43 jours de paralysie administrative.

Des doutes subsistent quant à la publication des données d'inflation d'octobre, et le rapport sur l'emploi pour ce même mois ne comprendra pas le taux de chômage, a expliqué Kevin Hassett, conseiller économique de la Maison Blanche, car l'enquête auprès des ménages n'a pas été réalisée. Vendredi, le Census Bureau et le Bureau of Labor Statistics ont annoncé qu'ils commenceraient à publier à partir de la semaine prochaine les chiffres omis durant le shutdown. Les données de l'emploi pour septembre, initialement attendues le 3 octobre, seront publiées le 20 novembre.

« Conduire dans le brouillard »

Ces manques de données pèsent sur les marchés, car le président de la Réserve fédérale, Jerome Powell, a comparé la situation à « conduire dans le brouillard » et averti que les responsables monétaires pourraient « ralentir » le rythme, c'est-à-dire maintenir les taux plutôt que de les baisser, après deux réductions consécutives en septembre et octobre.

« Nous avons eu une baisse en septembre et une autre en octobre car ils étaient confiants sur la trajectoire de l'inflation... Auront-ils cette confiance lors de la réunion de décembre, avec aussi peu de données ? », s'interroge Tim Horan, directeur des investissements en obligations chez Chilton Trust.

Les attentes d'une baisse de taux de 25 points de base en décembre, considérée comme acquise il y a un mois, sont retombées à environ 46 % selon l'outil FedWatch du CME.

« Le marché a connu un rallye massif depuis le creux d'avril, presque sans interruption », constate Matt Sherwood, responsable de la stratégie d'investissement chez Perpetual à Sydney.

« Cela suppose des baisses de taux de la Fed et des conditions financières durablement favorables pour justifier ce que je considère comme des valorisations extrêmes. »

Mercredi, le ratio cours/bénéfices anticipé du S&P 500, basé sur les estimations de résultats à 12 mois, atteignait 22,8, bien au-dessus de sa moyenne décennale de 18,8 selon LSEG Datastream.

Combiné à des gains annuels supérieurs à 20 % dans des secteurs comme la technologie, il n'en faut pas beaucoup pour inciter certains investisseurs à prendre leurs profits.

Le climat est d'ores et déjà devenu instable : des valeurs vedettes comme Palantir et Oracle ont perdu respectivement environ 12 % et 14 % ce mois-ci. Le fabricant de puces Nvidia recule de 6 %.

Les résultats de Nvidia attendus la semaine prochaine seront scrutés de près, le titre ayant été le moteur du rallye boursier record observé cette année.

« À cette période de l'année, tout repli pourrait se propager un peu plus dans certains secteurs qui ont déjà affiché de fortes performances, car certains investisseurs pourraient vouloir sécuriser leurs plus-values », explique Chuck Carlson, PDG de Horizon Investment Services à Hammond, Indiana.

Par ailleurs, la décision de Michael Burry de fermer jeudi son fonds spéculatif Scion Asset Management a accentué les doutes sur la surchauffe des valorisations de l'IA. Il estime que les géants technologiques qui investissent massivement dans les puces et serveurs Nvidia allongent discrètement les durées d'amortissement pour lisser leurs résultats.

Les inquiétudes sur les valorisations se sont aussi propagées au marché de la dette d'entreprise. Les obligations émises par Oracle Corp ont été malmenées ces derniers jours, alors que la société multiplie les émissions pour financer son infrastructure IA.

Les hedge funds ont publié vendredi leurs positions du troisième trimestre, certaines laissant entrevoir une défiance vis-à-vis de la tech. Tiger Global Management, fondé et dirigé par Chase Coleman, a ainsi fortement réduit sa participation dans Meta Platforms, maison mère de Facebook.

Des marchés qui pourraient rester chahutés

Durant le shutdown, le vide statistique a mis sur le devant de la scène des enquêtes privées jusque-là peu suivies, dressant un tableau contrasté de l'économie : la consommation semble tenir, mais certains indicateurs montrent une hausse marquée des licenciements.

Les investisseurs peinent à tirer des conclusions et maintiennent leurs anticipations d'au moins trois baisses de taux d'ici fin 2026, pour ramener le taux directeur autour de 3 %.

Les analystes estiment que cette vision sera probablement mise à l'épreuve, d'autant qu'un nombre croissant de responsables monétaires se montrent réticents à l'idée de réduire les taux.

« La Fed avance à l'aveugle, tout comme nous », résume Bob Savage, responsable de la stratégie macro-marchés chez BNY à New York.