'Il en faudrait une quantité phénoménale pour faire voler un avion, j'espère donc que nous pourrons en collecter davantage', confie Mme Watanabe, dont la passion pour la cuisine lui permet de donner environ 40 litres par an.
Sa contribution est centralisée dans un supermarché de quartier, l'un des quelque 300 participants au projet public-privé baptisé 'Fry to Fly'. Cette initiative intervient alors que les tensions géopolitiques au Moyen-Orient pèsent sur l'approvisionnement énergétique et font grimper les coûts pour cet archipel pauvre en ressources.
Le Japon sollicite les consommateurs comme Mme Watanabe avec une urgence accrue, alors qu'il s'efforce d'atteindre son objectif : porter la part des sources durables à 10% du carburant aéronautique d'ici 2030.
La quatrième économie mondiale estime ses besoins à environ 1,7 million de kilolitres en 2030. Elle espère en produire un maximum localement grâce aux huiles de cuisson usagées, une matière première relativement bon marché pour le carburant d'aviation durable (SAF).
Toutefois, la pénurie de matières premières et le manque d'infrastructures limitent actuellement la production nationale de SAF à seulement 30 000 kilolitres, soit 0,3% de la consommation totale de kérosène.
'Nous sommes confrontés à une réalité bien plus dure que prévu', ont déclaré les deux principales compagnies du pays, ANA et Japan Airlines, lors d'une présentation commune en mai sur leurs efforts en matière de SAF.
Cet empressement à collecter les huiles de friture souligne le défi auquel est confronté le secteur aérien, l'un des plus gros émetteurs de gaz à effet de serre, pour réduire son empreinte carbone.
Une enquête de Reuters l'an dernier révélait que seulement un cinquième des projets SAF annoncés par les compagnies aériennes à l'échelle mondiale s'étaient concrétisés.
L'adoption du SAF a longtemps été freinée par son coût élevé, mais ne pas atteindre les volumes cibles pour 2030 entraînera des surcoûts pour les raffineurs et les transporteurs.
En effet, les raffineurs pourraient devoir se tourner vers des importations de SAF ou de matières premières plus onéreuses, en plus de s'exposer à d'éventuelles pénalités, créant un effet domino pour les compagnies aériennes.
À titre de comparaison, parmi les pays ayant déjà adopté un mandat national, Singapour, véritable hub aéronautique d'Asie du Sud-Est, s'appuie massivement sur des matières premières importées pour atteindre son objectif de 1%.
UNE ANNÉE CHARNIÈRE
Cette année s'avérera décisive pour les projets SAF des raffineurs.
Selon le gouvernement, ces derniers devront prendre leurs décisions finales d'investissement d'ici mars pour permettre une production de masse en 2030.
Le leader du secteur, Eneos, a indiqué que le volume d'huile collecté sera déterminant pour décider s'il poursuit son partenariat avec Mitsubishi Corp visant à produire 400 000 kilolitres de SAF après l'exercice fiscal 2028.
Le processus de production complexe et coûteux — de la collecte au traitement, en passant par l'hydrogénation et la distillation — signifie que s'engager dans la filière SAF comporte des risques financiers significatifs.
Une meilleure visibilité sur la demande est nécessaire pour justifier l'augmentation des capacités, estime la société d'ingénierie JGC, qui a lancé la première unité de SAF à l'échelle commerciale au Japon l'an dernier.
Sa coentreprise avec Cosmo Energy et le producteur de biodiesel REVO International affiche une capacité annuelle d'environ 30 000 kilolitres.
ACCÉLÉRATION DE LA COLLECTE
Les initiatives public-privé sur la chaîne d'approvisionnement s'intensifient à l'approche de l'échéance.
Le gouvernement de Tokyo souhaite mandater davantage d'entreprises pour sensibiliser le public et coordonner la collecte auprès des 7,8 millions de foyers de la capitale.
Au cours du dernier exercice, il a distribué 13 000 entonnoirs en plastique munis de codes QR pour les instructions de collecte, après n'avoir réuni que 160 kilolitres en 2024.
Ce chiffre suffirait à peine à maintenir un Boeing 787 Dreamliner en l'air pendant 17 heures, selon les calculs de Reuters basés sur les formules de Saffaire Sky Energy, la coentreprise JGC-Cosmo.
'Si nous ne commençons pas maintenant, nous n'y arriverons tout simplement pas d'ici 2030', a déclaré Yasushi Sato, responsable à la ville de Tokyo.
Fujifilm figure parmi les entreprises ayant commencé cette année à collecter l'huile des cafétérias de ses employés, tandis que les géants de la distribution Aeon, Ito-Yokado et 7-Eleven multiplient les points de dépôt.
Pourtant, même si chaque goutte d'huile usagée était récupérée, cela ne représenterait que 550 000 kilolitres, selon UCO Japan, un groupement d'entreprises de recyclage. Cela ne couvrirait qu'un quart des besoins en SAF pour 2030.
Le Japon collectant déjà la quasi-totalité des huiles usagées des entreprises, les importations de SAF sont virtuellement inévitables avant que des technologies comme le kérosène à base de bioéthanol ne soient commercialisées, estiment les analystes.
'Dans ce contexte, l'objectif est incroyablement ambitieux', souligne Motoomi Suzuki, économiste senior au Norinchukin Research Institute, ajoutant que le besoin de matières premières locales fait de l'huile de cuisson la seule option viable à court terme.



















