Près d'un an après son incarcération, le maire d'Istanbul Ekrem Imamoglu a déclaré à Reuters que Tayyip Erdogan devrait organiser des élections "immédiatement", prédisant que le président serait battu s'il se présentait à nouveau.
Imamoglu s'est imposé ces dernières années comme le principal rival d'Erdogan, les sondages suggérant qu'il pourrait effectivement battre le dirigeant turc en place depuis plus de vingt ans s'il était autorisé à se présenter.
Mais il est la cible d'une répression visant le principal parti d'opposition, que des organisations de défense des droits humains et des observateurs étrangers estiment avoir porté atteinte à la crédibilité démocratique de la Turquie, candidate à l'UE et membre de l'OTAN.
Après avoir infligé trois défaites électorales à l'AKP, le parti au pouvoir d'Erdogan, à Istanbul, Imamoglu, 55 ans, demeure une figure de proue de l'opposition bien qu'il soit en prison depuis mars 2025, en attente de son procès pour des accusations de corruption qu'il rejette.
LE MAIRE AFFIRME QU'ERDOGAN SAIT QU'IL PERDRA LES ÉLECTIONS
"Nous voulons des élections anticipées maintenant. Mais le président actuel voit la défaite arriver et évite les élections", a déclaré un Imamoglu combatif dans ses réponses aux questions de Reuters transmises par son équipe juridique depuis la prison de Silivri, à l'ouest d'Istanbul.
"Il se présentera et il perdra. Et la Turquie sera la grande gagnante", a-t-il ajouté.
Son parti, le CHP (Parti républicain du peuple), réclame depuis des mois un scrutin anticipé. En cas de victoire, il promet de restaurer l'état de droit, de relancer les discussions d'adhésion à l'UE et d'adopter un modèle économique plus social-démocrate.
La prochaine élection présidentielle n'est pas prévue avant 2028, mais si Erdogan, 71 ans, souhaite briguer un troisième mandat, il est contraint de la convoquer plus tôt, sauf modification des limites constitutionnelles de mandat.
Dirigeant de la Turquie en tant que Premier ministre puis président depuis 2003, Erdogan aurait besoin du vote des trois cinquièmes des députés pour organiser des élections anticipées, ce qui implique de recueillir des soutiens au-delà de sa coalition au pouvoir.
La plupart des analystes pensent qu'Erdogan annoncera des élections l'année prochaine.
Le CHP s'efforce de maintenir Imamoglu sous les projecteurs en organisant des rassemblements hebdomadaires à Istanbul. Les derniers sondages montrent une course serrée entre le CHP et l'AKP d'Erdogan.
Imamoglu, candidat officiel du CHP à la présidentielle malgré son incarcération, affirme maintenir une journée de travail d'environ 18 heures, travaillant avec ses avocats sur plus de dix dossiers et enquêtes, lisant les lettres de ses soutiens et poursuivant ses responsabilités municipales.
Il fait également de l'exercice quotidiennement dans une cour de 24 mètres carrés aux murs élevés, selon ses sept pages de réponses.
LE PROCÈS DÉBUTE EN MARS
Mais les espoirs d'Imamoglu de se présenter semblent s'amenuiser alors qu'il fait face à une offensive judiciaire qui culminera le mois prochain lors de son procès.
"A mesure que le jour de leur défaite approche, le gouvernement accroît la pression et l'hostilité à notre égard", a-t-il estimé.
Le principal procureur de ses dossiers, Akin Gurlek, a requis une peine de plus de 2 000 ans de prison contre Imamoglu, l'accusant d'avoir dirigé une organisation criminelle au sein de la municipalité d'Istanbul impliquée dans la corruption.
Gurlek a été nommé ministre de la Justice mercredi, suscitant les critiques du CHP qui ont dégénéré en bagarre au parlement avec les députés de l'AKP. Erdogan a accusé le CHP de "faire preuve de toutes sortes de violences" lors de cet incident.
"La tâche du CHP va devenir encore plus difficile", analyse le commentateur politique Murat Yetkin, ajoutant que le choix d'Erdogan de nommer Gurlek ne vise pas seulement à écarter Imamoglu mais s'inscrit dans une restructuration du ministère de la Justice et de l'appareil judiciaire.
Imamoglu, dont les commentaires à Reuters précédaient la nomination de Gurlek, dénonce la multiplication des procédures judiciaires à son encontre comme une campagne politique visant à bloquer sa candidature présidentielle.
"Ceux qui sont au pouvoir, ayant compris qu'ils allaient perdre, voient leur seul recours dans le fait de me maintenir en prison sur la base d'accusations mensongères et en donnant des ordres à la justice", a-t-il déclaré.
Le gouvernement nie toute influence sur la justice, qu'il affirme indépendante. Erdogan a pour sa part évité de commenter l'affaire Imamoglu, prétendant que les enquêtes "n'ont rien à voir avec moi".
Autre revers pour les ambitions présidentielles d'Imamoglu : un tribunal a rejeté le mois dernier son recours contre l'annulation de son diplôme universitaire, une condition nécessaire pour être candidat à la présidence.
Nacho Sanchez Amor, rapporteur du Parlement européen pour la Turquie, a estimé que cette décision donnait de la justice une image "ridiculement partiale".
Interrogé sur ses chances de pouvoir se présenter à la prochaine élection, Imamoglu a affirmé maintenir sa confiance dans la justice et vouloir exercer pleinement ses droits légaux.
"Aucune pression ni aucun obstacle ne m'empêcheront de travailler pour rendre ce pays plus juste, plus libre et plus prospère", a-t-il conclu.


















