Depuis le début de la guerre en Iran, les investisseurs étrangers ont retiré des dizaines de milliards de dollars des marchés indiens : environ 21 MrdsUSD sortis des actions indiennes depuis les premières frappes israélo-américaines sur Téhéran, dont près de 13 milliards sur le seul mois de mars. Un record.
En janvier, le Nifty 50 touchait un record historique à 26 328 points et le Sensex culminait à 85 762 points, porté par l’idée d’une grande économie encore capable de croître vite malgré le ralentissement du monde. En mai, le décor a changé : le Nifty retombe autour de 23 618 points, le Sensex autour de 75 201, pendant que la roupie s’enfonce à un plus bas historique de 96,53 pour un USD.

Pourtant, sur le papier, l’Inde reste l’un des grands moteurs de croissance mondiaux. Le FMI projette encore 6,5% de croissance réelle pour l’année 2026 sur base calendaire, et avait même relevé en janvier sa prévision de croissance pour l’exercice budgétaire 2025-2026 à 7,3%, saluant la force de la demande intérieure et l’élan de l’économie.

De l’enfant chéri des émergents au marché contesté
Pour comprendre l’ampleur de cette fuite de capitaux, il faut revenir quelques mois en arrière. L’Inde n’est pas passée d’un paradis boursier à un marché détesté en quelques jours. Le mal était plus ancien. En 2025 déjà, les investisseurs étrangers avaient vendu environ 18 MrdsUSD d’actions indiennes sur l’année, un record, même si les indices avaient tout de même progressé d’environ 10% grâce à l’appétit massif des investisseurs domestiques. La part des investisseurs étrangers dans les actions indiennes était tombée à 16,9% en septembre 2025, un plus bas de 15 ans, tandis que les fonds indiens montaient à un sommet historique de détention. Autrement dit, la place financière indienne tenait déjà davantage grâce à l’épargne locale qu’à la conviction du capital mondial.
Le début de 2026 a d’abord fait croire à un rebond indien. En janvier, le Nifty 50 inscrivait un record historique, dopé par les espoirs de reprise des bénéfices, la vigueur des financières et le sentiment que l’Inde resterait l’un des rares grands marchés émergents capables d’offrir de la croissance visible. Un répit de courte durée. Car derrière les records, les fragilités s’accumulaient déjà : valorisations jugées tendues, bénéfices moins flamboyants qu’espéré, inquiétudes sur les tarifs américains, et montée d’un nouvel axe de préférence mondiale pour les actions liées à l’intelligence artificielle et aux semi-conducteurs — un axe dont l’Inde était largement absente.
Le pétrole, Ormuz et le talon d’Achille énergétique
Depuis le blocage du détroit d’Ormuz et l’envolée du prix du baril, le marché indien est pris dans une double pression : celle du pétrole et celle du dollar. Le pétrole renchérit les importations. Le dollar renchérit encore plus ces importations quand la roupie baisse. Et la roupie, justement, chute. Avant même la guerre, elle était déjà la devise asiatique la plus faible face au billet vert, avec une baisse d’environ 10% depuis le début de l’année.

Le cœur du problème reste énergétique. L’Inde importe environ 90% de ses besoins en pétrole et près de 50% de ses besoins en gaz, ce qui la rend particulièrement vulnérable dès que le baril s’envole ou que les routes maritimes du Golfe deviennent incertaines.
Face à la paralysie partielle des routes traditionnelles, les raffineurs indiens ont rapidement changé de carte. En mars, les importations de pétrole russe ont bondi à un record de 2,25 millions de barils par jour, représentant à elles seules 50% des achats de brut du pays, tandis que la part du Moyen-Orient tombait à un plus bas historique de 26,3%. Le pays a donc montré une réelle capacité d’adaptation logistique. Mais cette adaptation a un coût : elle ne supprime ni la hausse mondiale des prix ni l’effet de second tour sur la balance commerciale, la devise et les anticipations d’inflation. L’Inde réussit à se fournir ; elle ne réussit pas à rendre ce pétrole moins cher.
Jusqu’ici, New Delhi avait amorti le choc autant que possible pour le consommateur. L’inflation au détail est certes restée relativement contenue en avril, à 3,48%, encore sous la cible médiane de la banque centrale. Mais cette apparente modération masquait un décalage classique : l’inflation de gros, plus sensible au choc énergétique, a bondi à 8,3% en avril, un plus haut de trois ans et demi, tirée par une envolée de 24,71% du poste carburants et énergie, et de 67,2% pour le pétrole et le gaz naturel. Autrement dit, la pression s’accumulait en amont. Et la digue a commencé à céder : les distributeurs publics ont relevé l’essence et le diesel pour la première fois en quatre ans, d’abord de plus de 3 roupies par litre, puis d’environ 0,9 roupie supplémentaire quelques jours plus tard. Le choc énergétique, longtemps cantonné aux statistiques macroéconomiques, commence donc à entrer dans la vie quotidienne.
La Banque centrale indienne tente bien de contenir la situation. Elle intervient sur le marché des changes, vend des dollars, soutient la roupie, tente d’éviter une panique monétaire. Selon les données disponibles, elle aurait déjà mobilisé plusieurs dizaines de milliards de dollars pour amortir la chute de sa devise. Mais même avec des réserves importantes, la RBI ne peut pas effacer la réalité économique : si le pétrole reste cher, si les importations coûtent plus cher, si les capitaux sortent et si le dollar reste fort, la pression sur la roupie persiste.
Et cette pression se transmet partout.
Elle pèse sur les importations. Elle pèse sur les marges des entreprises. Elle pèse sur l’inflation. Elle pèse sur le pouvoir d’achat. Elle complique les baisses de taux. Elle menace la trajectoire budgétaire. Elle rend les actions indiennes moins attractives en dollars. C’est une chaîne complète. Une sorte de cercle vicieux macro-financier : le pétrole fait baisser la devise, la devise renchérit le pétrole, le déficit se creuse, les investisseurs sortent, la devise baisse encore.
À ce contexte s’ajoutent des éléments plus prosaïques, mais très concrets, de politique financière. Depuis 2024, New Delhi a relevé l’imposition des plus-values : le taux sur les gains à court terme sur les actions cotées est passé de 15% à 20%, celui des gains à long terme de 10% à 12,5%, avec une mise en œuvre dès juillet 2024. En parallèle, la taxe sur les transactions de produits dérivés a été relevée une première fois en 2024, puis de nouveau dans le budget 2026, avec un passage à 0,05% sur les futures et 0,15% sur les options. La SEBI a, de son côté, durci les règles du marché des dérivés : une seule échéance hebdomadaire par place, taille minimale de transaction quasiment triplée, relèvement des marges sur les options vendeuses. Chacune de ces mesures peut se défendre techniquement ; toutes ensemble, elles rendent le marché moins fluide, plus coûteux et moins attrayant pour certaines stratégies internationales très actives.
Ce que cette fuite de capitaux dit vraiment de l’Inde de 2026
Vu de loin, le mouvement peut se résumer à une formule : les investisseurs étrangers fuient l’Inde parce que la guerre au Moyen-Orient renchérit son énergie. C’est vrai, mais c’est incomplet. En réalité, le marché dit quelque chose de plus profond. Il dit que l’Inde n’est plus, en 2026, le pari automatique qu’elle paraissait être il y a encore deux ans. Elle reste une grande histoire de croissance, mais elle n’est plus à l’abri de la comparaison permanente avec d’autres récits plus séduisants : la Corée et Taïwan pour les puces, les États-Unis pour les géants de l’IA, voire certains marchés émergents moins exposés au baril ou moins chers en valorisation. Le capital mondial ne punit pas seulement les pays fragiles ; il cesse aussi de récompenser ceux dont la singularité boursière s’estompe.
Cela ne signifie pas que l’Inde soit condamnée à un long hiver financier. Avril l’a rappelé : au moindre apaisement relatif sur l’Iran, à la moindre détente sur le pétrole, à la moindre saison de résultats jugée “moins mauvaise que prévu”, le marché indien peut rebondir fortement. Le Nifty et le Sensex ont ainsi repris respectivement 7,5% et 6,9% en avril, signant leur meilleur mois depuis plus de deux ans, aidés par l’idée d’un cessez-le-feu, par des valorisations redevenues plus absorbables et par des résultats d’entreprises qui n’ont pas déclenché de nouvelle panique. Un marché aussi liquide et aussi suivi ne reste jamais longtemps sans contre-récit.
Si le conflit dure, si le baril reste élevé, si la fuite des capitaux se prolonge et si l’Inde reste à l’écart de la grande redistribution de valeur autour de l’IA, alors la correction actuelle pourrait apparaître rétrospectivement non comme une panique passagère, mais comme le début d’un repositionnement plus durable.




























