Le dîner du 7 avril au restaurant Drouant, au coeur de Paris, a marqué une percée symbolique pour Marine Le Pen - longtemps boudée par l'élite économique - à l'approche de l'élection présidentielle de l'an prochain pour succéder à Emmanuel Macron.
Pendant des années, les fleurons du CAC 40 ont soigneusement évité tout dialogue avec le Rassemblement National (RN). Mais alors que les sondages suggèrent une possible victoire du parti, ils tentent désormais de décrypter et d'influer sur son programme économique populiste.
L'invitation a été lancée par Entreprise et Cité, un cercle informel permettant aux dirigeants d'entreprises de mener des échanges confidentiels.
Le président du RN, Jordan Bardella, n'a pas assisté à ce dîner - révélé par l'hebdomadaire Le Nouvel Obs - mais doit rencontrer le Medef la semaine prochaine. Jordan Bardella, 30 ans, devrait être le candidat du RN si Marine Le Pen ne parvient pas à faire annuler en appel une décision de justice la privant d'éligibilité.
DIALOGUER AVEC LE RN
Le président du Medef, Patrick Martin, a déclaré mercredi aux journalistes que l'organisation ne pouvait plus ignorer le RN et devait comprendre son programme économique.
"Nous devrons parler aux représentants du Rassemblement National", a affirmé Patrick Martin. "Mais cela ne signifie certainement pas que nous prenons parti pour une formation plutôt qu'une autre."
Le député RN Matthias Renault s'est félicité de cette position.
"Cela montre au moins que les entreprises en question anticipent", a-t-il déclaré à Reuters. "Elles réfléchissent, au minimum, à la manière de traiter avec le RN, de dialoguer avec nous, voire de nous influencer."
Parmi les dirigeants présents au dîner du 7 avril figuraient également les patrons de TotalEnergies, d'Engie et de Renault.
Selon les deux sources s'exprimant sous couvert d'anonymat, ils ont trouvé Marine Le Pen souvent imprécise sur les détails techniques mais très ancrée dans l'idéologie politique.
"La conversation a été extrêmement courtoise sur la forme, mais cela... ne signifie pas que nous étions d'accord sur le fond", a précisé la première source.
L'euroscepticisme de Marine Le Pen - qui prône une refonte de l'Union européenne avec un contrôle accru des gouvernements nationaux et moins de règles supranationales - ainsi que son projet de revenir sur la réforme des retraites ont été les principaux points de friction, selon les deux sources.
Bien que Marine Le Pen se soit présentée comme favorable aux entreprises et à la concurrence, ses propositions sur le commerce international et les relations avec la Chine manquaient de précision, a ajouté la première source.
Marine Le Pen et son parti n'ont pas répondu aux sollicitations concernant ce dîner, ni sur les points spécifiques des discussions rapportés à Reuters.
LVMH, Renault, TotalEnergies et Engie n'ont pas non plus souhaité faire de commentaire.
Certains dirigeants s'opposent toutefois à tout rapprochement. Pascal Demurger, directeur général de la MAIF, a mis en garde contre la normalisation d'un parti qui "cherche une légitimité" et dont le programme économique manque, selon lui, de crédibilité.
"En acceptant ces rencontres, ces patrons font son jeu, même si beaucoup d'entre eux sont hostiles à une victoire du RN ou en sont effrayés", a déclaré Pascal Demurger à Reuters, ajoutant que les chefs d'entreprise se trompaient en pensant pouvoir infléchir la ligne du parti.
IDENTIFIER LES LIGNES ROUGES
Des cadres de grandes entreprises ont confié à Reuters que le RN manquait de clarté sur la fiscalité des sociétés et le financement de ses dépenses, pointant également des divergences de ligne économique au sein de la direction du parti.
Marine Le Pen est perçue comme une populiste partisane de la dépense publique, tandis que Jordan Bardella semble plus libéral, estiment les analystes.
L'absence d'un programme économique cohérent est la principale faiblesse du RN, juge Olivier Redoules, directeur des études de l'institut Rexecode.
"Pour un parti comme le RN, il est crucial de comprendre les lignes rouges du grand patronat pour savoir jusqu'où il peut aller", explique-t-il. "Pour les entreprises, il s'agit d'éduquer le parti sur le fonctionnement des grands groupes."
L'économie française, la deuxième de la zone euro avec un PIB de 3 500 milliards de dollars, est entravée par une croissance atone et une dette lourde.
Le RN affirme que son programme inclut le renforcement du pouvoir d'achat par des baisses d'impôts et une réduction des dépenses via la baisse de la contribution au budget de l'UE et une restructuration de la protection sociale pour donner la priorité aux citoyens français.
Le député Matthias Renault a assuré que son parti était conscient de la fragilité du marché obligataire français.
Les marchés financiers s'étaient alarmés de la poussée du RN avant la présidentielle de 2022 et lors des législatives anticipées de 2024.
"Si nous prenons le pouvoir l'an prochain, la préoccupation majeure sera la réaction des marchés financiers - très concrètement, quel sera notre premier budget, quels signaux nous enverrons", a déclaré Matthias Renault.
"Si cela se passe mal, la situation peut déraper très vite. Nous l'avons vu au Royaume-Uni avec Liz Truss. C'est un point qui a été parfaitement intégré au sein du parti."




















