Longtemps terrain de jeu des grandes puissances qui souhaitaient faire montre de leur supériorité technologique, l’espace ne se limite plus à l’exploration ou à la recherche scientifique. Ces dernières décennies, il est devenu un lieu stratégique et incontournable pour les communications, la navigation (GPS) ou la défense. Le marché de l’espace est estimé à 600 milliards de dollars en 2024 et sa trajectoire s’oriente vers les 1 000 milliards USD d’ici 2032, soulignent les analystes de Panmure Liberum.

Un marché qui ne laisse personne indifférent

Ainsi, l’espace n’est plus l’apanage des grandes agences publiques : 80% de l’activité spatiale est désormais portée par des acteurs privés qui rêvent à leur tour de conquérir leur part de ciel étoilé.

Cette nouvelle dynamique est celle que les marchés ont décrite comme le "NewSpace", avec l’arrivée de nouveaux entrants issus du secteur privé, agiles, attirés par les modèles économiques scalables et s’appuyant sur une intégration verticale (lanceurs + satellites + services). Ils s’intéressent surtout aux usages commerciaux : ventes de données météo et d’observation, développement de réseaux internet et de communications, géolocalisation, développement du tourisme spatial…

À ce jour, on estime à quelque 15 000 le nombre de satellites orbitant dans les cieux. Dans chacun d’eux reposent les espoirs, les projets, les programmes, les missions et les objectifs, parfois antagonistes, d’États ou d’entreprises privées.

Les confrontations s’observent surtout pour les usages militaires de l’espace, dont les débouchés sont pléthoriques : renseignement, guidage de missiles, communications militaires, brouillage, cyberattaques... En 2019, l’administration Trump inaugurait même une nouvelle branche de l’armée, l’US Space Force, dans le but de "conduire des opérations militaires dans l’espace".

Autrefois domaine de confrontation réservé aux seuls États, l’au-delà accueille donc maintenant aussi les rivalités entre acteurs privés, même si le langage diplomatique de l’UE le présente avant tout comme "un levier central pour l’innovation, la croissance et la souveraineté".

Les Etats membres positionnés

Avec ses nombreux acteurs, l’UE bénéficie d’une autonomie stratégique rare qui lui permet de couvrir toute la chaîne spatiale, en s’appuyant sur un modèle collaboratif unique, un écosystème industriel intégré et des programmes publics puissants. Concrètement, le programme spatial de l’UE dispose d’un budget de 14,8 milliards d’euros pour la période 2021-2027. Il se décline en cinq composantes : l’observation (Copernicus), la navigation géostationnaire (Egnos), la navigation par satellite (Galileo), les communications sécurisées (Satcom) ou encore la surveillance de l’environnement spatial (SSA).

Par ailleurs, le continent peut aussi s’appuyer sur l’Agence spatiale européenne, une organisation intergouvernementale indépendante qui finance la recherche, l’exploration spatiale ainsi que les lanceurs Ariane et Vega. Celle-ci dispose d’un budget de l’ordre de 22 milliards d’euros pour la période 2026-2028, en hausse de 30% par rapport aux trois années précédentes.

Créée en 1975, cette structure rassemble 23 États membres et vise à assurer la promotion des intérêts scientifiques et industriels européens dans l’espace. Avec le site français de Kourou (Guyane), l’agence dispose d’un "port spatial européen", idéal, à proximité immédiate de l’Équateur (une position géographique qui permet de bénéficier d’une force de lancement plus élevée grâce à la rotation de la Terre).

Et l’Hexagone n’est pas en reste. Dans son plan "France 2030", Paris rappelle sa volonté de "participer activement à l’aventure spatiale, notamment via les micro-lanceurs et petits satellites". "La France de 2030 ne doit pas oublier les grandes odyssées d’exploration et d’aventures, à la fois humaines, intellectuelles et scientifiques", souligne ce document.

De nombreux acteurs privés déjà bien implantés

Airbus est l’un des principaux acteurs mondiaux du spatial, via sa division Airbus Defence & Space. Le groupe intervient comme maître d’œuvre, concevant et fabriquant des satellites complets. Il est actif sur les satellites de télécommunications, d’observation de la Terre et scientifiques. L’entreprise est également impliquée dans les lanceurs, notamment via ArianeGroup (coentreprise). Sa mission ? "Permettre une supériorité fiable en matière d'information spatiale pour soutenir la sécurité nationale et les opérations critiques des entreprises", assure le groupe. Depuis 2021, le chiffre d’affaires de la division Defence & Space est en constante progression (+11% en 2022, +2% en 2023, +5% en 2024, +11% en 2025). Les 21 analystes qui suivent Airbus restent en moyenne à l’achat sur le titre, avec un objectif de cours moyen de 217 EUR.

 Acteur majeur de la défense, de l’aéronautique et du spatial, le français Thales conçoit des satellites, des charges utiles ainsi que des systèmes de communication et d’observation. Le groupe est également présent dans les infrastructures spatiales et les solutions de connectivité sécurisée. Ses résultats 2025 sont ressortis globalement en ligne avec les attentes, avec un chiffre d’affaires en hausse de 7,6% à 20,6 MdsEUR et un EBIT ajusté en progression de 13,3%. Selon Berenberg, la génération de cash constitue un point fort de la société, avec un free cash-flow en hausse de 27%. En moyenne, les 18 analystes qui suivent la valeur sont positionnés à “accumuler” avec une cible de 293 EUR.

Industriels intégrés, Airbus et Thales offrent une exposition plutôt défensive dans la mesure où ils bénéficient d’une visibilité importante, liée aux commandes publiques et militaires régulières.

A l’inverse, les opérateurs de satellite apparaissent plus exposés, pris entre des investissements lourds et une concurrence accrue, notamment sur les constellations en orbite basse. C’est notamment le cas pour Eutelsat qui s’est engagé dans une transition d’un modèle GEO (orbite géostationnaire) historique vers la connectivité LEO (orbite basse). Moteur du groupe, sa filiale OneWeb a développé une constellation de satellites beaucoup plus proches de la Terre, offrant une connectivité internet à haut débit avec faible latence. Eutelsat a par ailleurs sécurisé son développement avec la commande de 440 satellites, pour assurer la continuité et améliorer les performances. Mi-février, les résultats semestriels sont ressortis globalement en ligne avec les attentes, avec un chiffre d’affaires de 591,6 MEUR. Les dix analystes suivant le titre affichent une recommandation moyenne à “conserver” avec un objectif de cours moyen de 2,39 EUR.

SES (Société Européenne des Satellites) fait partie des leaders mondiaux du secteur spatial et des services satellitaires. Le groupe fournit des services de connectivité via des infrastructures en orbite géostationnaire (GEO) et en orbite moyenne à destination des médias, gouvernements, aviation et maritime. Le groupe a récemment renforcé son positionnement avec l’intégration d’Intelsat. Au 4e trimestre 2025, son chiffre d’affaires est ressorti à 884 MEUR, conforme aux attentes, avec un EBITDA de 358 MEUR, supérieur de 7% au consensus, soutenu par les premières synergies liées à Intelsat. Berenberg confirme son conseil à l’achat sur le titre SES, avec un objectif de cours de 9,10 EUR.

Leonardo est aussi un acteur majeur de l’aérospatial en Europe, très impliqué dans la fabrication de satellites et dans les programmes européens. La société italienne coopère aussi avec Airbus et Thales, via la coentreprise Thales Alenia Space. En 2026, la société vise un chiffre d’affaires d’environ 21 milliards d’euros, un EBITA d’environ 2 milliards d’euros et une marge proche de 10%. Le flux de trésorerie disponible opérationnel (FTO) semble prometteur, avec un FTO cumulé d’environ 8 milliards d’euros attendu entre 2026 et 2030, soit environ 8,5% de plus que les prévisions, note AlphaValue, qui évoque "le fort potentiel de croissance" de la société au cours des prochaines années. Suivi par 18 analystes, la recommandation moyenne est à “accumuler” avec une cible moyenne de 68,4 EUR.

Citons aussi OHB, qui développe, construit, lance et exploite des petits satellites en orbite basse et géostationnaire pour des applications scientifiques, les communications et l'observation terrestre. Le titre de cette société allemande, dont la capitalisation approche les 5,5 MdsEUR, a signé une hausse de l’ordre de 125% depuis le début de l’année, notamment portée par un projet conjoint avec Airbus et Rheinmetall visant à répondre au projet de communications spatiales de l’armée allemande (projet SATCOM Bw Stage 4).

Avio, société aérospatiale cotée sur le segment STAR de la Bourse italienne, a annoncé en mars que son carnet de commandes avait atteint 2,16 milliards d’euros en 2025, en croissance de 26% par rapport au précédent exercice. Les nouvelles commandes enregistrées au cours de la période s’élèvent à environ 1 milliard d’euros, principalement liées aux contrats de services de lancement de Vega obtenus dans le cadre du transfert de responsabilité d’Arianespace à Avio, ainsi qu’au contrat de plus de 200 millions d’euros signé avec ArianeGroup pour la production de composants d’Ariane 6. Le titre a gagné près de 8% depuis de l’année et les cinq analystes suivant le dossier sont placés à l’achat. La moyenne des objectifs de cours fait ressortir une cible à 42,5 EUR.

Outre-Manche, TT Electronics s’est spécialisée dans la conception et la fabrication de composants électroniques et de solutions d’ingénierie. Concrètement, la société ne construit pas de produits finaux (comme des satellites), mais fournit des briques technologiques essentielles utilisées par de grands industriels. La société a publié des résultats mitigés avec une perte de 50,6 MGBP en 2025, légèrement moins élevée qu’en 2024 (-53,4 MGBP). En revanche, le chiffre d'affaires a reculé de 7,6% pour s'établir à 481,4 millions GBP, contre 521,1 millions GBP précédemment. La société a affirmé aborder l'exercice 2026 avec "une discipline opérationnelle renforcée et une structure financière plus robuste", soulignant que la demande structurelle dans les secteurs de l'aéronautique et de la défense soutient la croissance. Les cinq analystes qui suivent la valeur livrent une recommandation moyenne à “accumuler” avec une cible de 1,26 GBP.

L’espagnol Indra Sistemas s’est spécialisé dans le segment sol, avec des solutions de contrôle et de gestion de missions. Le groupe développe des centres de contrôle de satellites et des systèmes de traitement de données. Indra est également actif dans la surveillance de l’espace, avec notamment le suivi d’objets en orbite et des systèmes d’analyse. L’entreprise contribue à des programmes européens, notamment en lien avec l’ESA. Au cours de l'exercice 2025, son chiffre d'affaires a progressé de 9% à périmètre constant et les prévisions pour 2026 sont solides, avec un CA attendu à plus de 7 milliards d’euros, un EBIT supérieur à 700 millions d’euros et un flux de trésorerie disponible supérieur à 375 millions d’euros. La recommandation moyenne des 16 analystes qui suivent le dossier est à “acheter” avec une cible de 62,95 EUR.

Enfin, Saab est un groupe suédois actif dans le spatial qui se positionne principalement comme fournisseur de sous-systèmes et d’équipements. La société développe notamment des systèmes électroniques utilisés dans des satellites et lanceurs. Saab conçoit aussi des systèmes de simulation et de contrôle applicables aux opérations spatiales. Son chiffre d’affaires est en forte croissance, passant de 51,6 milliards de couronnes suédoises en 2023 à 79,1 MdsSEK en 2025. Le consensus table sur un CA de 95,6 MdsSEK en 2026. La recommandation moyenne des 11 analystes suivant la valeur est néanmoins à “alléger”, en raison d’attentes jugées “élevées” avec une cible de 604 SEK.

Un besoin de stratégie commune

Cette multiplication des pays et des sociétés européenne constitue ainsi une opportunité pour les investisseurs. En revanche, malgré des investissements cumulés d’au moins 109 MdsUSD d’ici 2030, "les initiatives restent fragmentées et insuffisamment coordonnées pour combler les lacunes critiques, notamment en matière de lancement, de renseignement spatial (ISR), d’alerte avancée et de surveillance de l’espace", note le rapport publié en mars 2026 par l’International Institute for Strategic Studies (IISS), un centre de recherche britannique spécialisé en défense et sécurité.

Celui-ci souligne que l’autonomie ne dépend pas uniquement du nombre de satellites, mais aussi d’une infrastructure complète incluant centres au sol, commandement, cybersécurité et partage de données. Ainsi, en l’absence de stratégie commune, les investissements risquent de produire une juxtaposition de systèmes nationaux plutôt qu’une architecture opérationnelle intégrée, averti l’IISS, estimant qu’une véritable autonomie spatiale nécessitera une coordination renforcée entre États européens, un effort industriel soutenu et des choix politiques structurants à long terme.

Dans une seconde partie, ce dossier s’intéressera aux principales forces en présence sur ce marché de l’autre côté de l’Atlantique.