Alors même que le conflit en Iran a propulsé les cours du pétrole au-delà des 100 dollars le baril, l'appétence pour le risque, qui a porté les indices boursiers américains vers des sommets historiques et les spreads de crédit à des niveaux proches de leurs plus-bas, semble s'intensifier.
'Le marché digère très rapidement les mauvaises nouvelles', observe Johnathan Owen, gestionnaire de portefeuille chez TwentyFour Asset Management à New York. Selon lui, l'explication réside dans un fait simple : 'les investisseurs disposent de cash'.
'Nous ne constatons aucune détérioration des résultats ni accélération des dégradations de notes. Tant que les fondamentaux restent solides, les investisseurs conserveront des actifs risqués', ajoute M. Owen.
Les spreads 'Investment Grade' avoisinent des planchers historiques, à 78 points de base au-dessus des bons du Trésor, non loin du niveau de 73 points de base atteint en janvier, d'après les données de l'indice ICE BofA U.S. Corporate. Selon les analystes, ces niveaux sont plus serrés qu'en 2007, juste avant la crise financière mondiale. Les spreads du haut rendement ('high yield') américain se sont également resserrés à 275 points de base la semaine dernière, leur plus bas niveau depuis septembre.
Les investisseurs soulignent l'amélioration de la qualité du crédit tant sur le segment de la haute qualité que sur celui du haut rendement. Les émissions d'obligations d'entreprises américaines ont dépassé les 1 000 milliards de dollars sur les quatre premiers mois de l'année, en hausse de 28,2% par rapport à la même période l'an dernier, selon les chiffres de la SIFMA.
La hausse des rendements du Trésor a également eu un impact globalement positif jusqu'à présent, estiment les intervenants de marché.
'Bien que les spreads soient serrés, le rendement global plus élevé demeure attractif pour les obligations à taux fixe', explique Ken Shinoda, gestionnaire de portefeuille chez DoubleLine Capital à Los Angeles.
DES LIQUIDITÉS EN ATTENTE
La demande d'obligations d'entreprises est soutenue par la liquidité ambiante, précisent les investisseurs, citant la forte croissance de la masse monétaire et une politique budgétaire expansionniste.
La masse monétaire américaine au sens large, dite M2, affichait une progression de 6% entre avril 2025 et avril de cette année, selon les dernières données de la Réserve fédérale de St. Louis.
Cette liquidité est alimentée par un changement de cap de la Fed, qui achète des bons du Trésor dans le cadre d'un programme ayant permis de stabiliser les réserves bancaires auprès de la banque centrale autour de 3 000 milliards de dollars.
M2 s'est contractée par périodes en 2023 et 2024 après l'envolée post-pandémie, en partie parce que la Fed réduisait la taille de son bilan via sa politique de resserrement quantitatif.
Le rebond récent suggère que les conditions de liquidité se sont à nouveau quelque peu assouplies, bien que la banque centrale maintienne des taux directeurs relativement restrictifs.
'Nous bénéficions de l'important plan de relance de l'administration Trump, qui est budgétairement expansionniste. Cela signifie qu'il y a d'abondantes liquidités en attente, et le phénomène s'auto-entretient', déclare M. Owen de TwentyFour. 'L'Etat dépense de l'argent, ce qui alimente les actifs risqués.'
L'existence de ces réserves de cash crée également une configuration technique solide : les investisseurs s'attendent à ce qu'un modeste élargissement des spreads estimé entre 15 et 30 points de base sur l'Investment Grade soit rapidement absorbé par de nouveaux flux entrants.
De plus, les investisseurs avaient abordé le récent regain de volatilité avec des positions défensives et reviennent désormais progressivement vers une exposition neutre, ce qui soutient les rallyes sur les marchés primaire et secondaire.
Les compagnies d'assurance, en particulier, sont devenues un moteur majeur des marchés du crédit américains, note M. Shinoda de DoubleLine, en raison de la forte demande pour les rentes à taux fixe. Un émetteur de rente fixe se rémunère sur l'écart entre le rendement de ses actifs investis et les intérêts versés aux assurés.
Les seuls bons du Trésor n'offrent souvent pas un rendement suffisant pour rendre ces produits attractifs, surtout après déduction des frais de distribution, des réserves, des coûts de couverture et des exigences de fonds propres réglementaires. Les assureurs ont donc tendance à chercher un surcroît de rendement dans le crédit privé.
M. Shinoda estime que les assureurs représentent désormais près de la moitié de la demande sur certains segments du marché obligataire d'entreprise, contre environ 20% il y a dix ans.
Du côté de l'offre, les émissions primaires restent robustes, portées par les géants de l'IA ('hyperscalers'). Les nouvelles opérations se concluent avec des concessions minimales, voire nulles, et les carnets d'ordres sont sursouscrits plusieurs fois, témoignant de la vigueur de la demande, selon les analystes.
BNP Paribas anticipe un record d'environ 2 000 milliards de dollars d'émissions obligataires 'Investment Grade' pour 2026.
BILANS SAINS MAIS VULNÉRABILITÉS PERSISTANTES
Des vulnérabilités persistent toutefois sous la surface. Les investisseurs pointent du doigt les segments de moindre qualité du haut rendement et du crédit privé comme des zones de préoccupation, particulièrement en cas de ralentissement économique. Une hausse des défauts dans ces segments pourrait servir de canal de transmission à un stress de crédit plus large, estiment les analystes.
Pour l'heure, cependant, la combinaison de fondamentaux solides, d'une liquidité abondante et de flux entrants réguliers continue de stabiliser les marchés du crédit.
Les bilans des entreprises demeurent stables, sans recrudescence notable des dégradations de notes ni détérioration des bénéfices, ce qui renforce la confiance des investisseurs malgré les incertitudes macroéconomiques persistantes.
'Les spreads serrés limitent le potentiel de performance excédentaire du secteur, mais le risque d'un élargissement significatif est atténué par l'excellente santé des bilans d'entreprises', conclut Ryan Swift, stratège obligataire en chef pour les Etats-Unis chez BCA Research.


















