Les responsables américains ayant rencontré les dirigeants du Rassemblement National (RN) se sont montrés peu impressionnés par leurs projets économiques, ont rapporté deux sources diplomatiques. Un revers pour le parti qui s'efforce de s'imposer comme un gestionnaire crédible de la deuxième économie de la zone euro avant les échéances électorales de l'an prochain.

Le Rassemblement National est devenu la principale force parlementaire de France - et un vainqueur potentiel pour 2027 - en associant une ligne dure sur l'immigration à des promesses populistes de défense de l'emploi et du pouvoir d'achat. Toutefois, sa rhétorique historique en faveur de l'interventionnisme d'État et de politiques protectionnistes inquiète les fleurons du CAC 40 et les investisseurs.

L'ambassadeur des États-Unis, Charles Kushner, et son équipe ont rencontré la plupart des prétendants probables à l'Élysée issus de l'ensemble de l'échiquier politique français, y compris les chefs de file du RN, Marine Le Pen et son protégé de 30 ans, Jordan Bardella.

Bien qu'ils n'aient été particulièrement séduits par aucun des candidats rencontrés, les positions du RN sur la réduction d'un déficit béant, l'attraction des investissements américains et la relance de l'activité ont suscité des préoccupations, selon les sources.

Reuters a accordé l'anonymat à ces sources afin de leur permettre de s'exprimer librement sur des discussions privées.

Leurs conclusions font écho aux doutes d'une grande partie de l'élite financière française quant à la capacité du RN, par manque d'expérience ou d'expertise, à ramener cette économie de 3 500 milliards de dollars, lourdement endettée, vers une croissance robuste et à stabiliser les finances publiques du pays.

Le RN n'a pas répondu aux sollicitations concernant l'avis des officiels américains. Un proche conseiller de Jordan Bardella a déclaré que le parti travaillait au développement de son programme économique, incluant des réformes structurelles politiquement sensibles du coûteux système de retraites français.

Un porte-parole du Département d'État a refusé de commenter des "échanges diplomatiques privés".

CASSE-TÊTE ÉLECTORAL

Les doutes entourant le programme économique du RN pourraient constituer un obstacle électoral en France et influencer la réflexion de Washington sur l'opportunité de soutenir ouvertement le parti en 2027, alors que les sondages suggèrent une possible victoire.

L'administration du président américain Donald Trump a soutenu des alliés idéologiques en Europe, mais avec des résultats mitigés. L'appui américain destiné à aider le Premier ministre hongrois Viktor Orban à se faire réélire s'est retourné contre lui lorsqu'il a perdu le pouvoir dimanche après 16 ans de règne.

L'une des sources diplomatiques a précisé que rien n'indiquait que les dirigeants du RN recherchaient le soutien des États-Unis, et que les partis populistes et d'extrême droite européens, autrefois partisans de Trump, craignent désormais d'être perçus comme trop proches de lui.

L'économie française est enlisée dans une croissance atone, des coûts d'emprunt élevés et un fardeau de la dette qui figure parmi les plus lourds d'Europe, à 115,6 % du PIB.

Le RN affirme que ses priorités économiques incluent le renforcement du pouvoir d'achat des ménages par des baisses d'impôts, la réduction de la dépense publique et de la contribution de la France au budget de l'UE, ainsi qu'une restructuration de la protection sociale pour donner la priorité aux citoyens français.

Cependant, aucun plan détaillé n'a encore émergé. Les détracteurs estiment que le parti manque d'un manifeste économique cohérent.

Les responsables américains se sont inquiétés d'un message brouillé sur l'économie, notamment la volonté du RN de revenir sur la réforme des retraites de 2023 - un retour en arrière coûteux - et l'absence de plans clairs pour réduire le déficit, ont indiqué les sources.

Ils ont également été irrités par le vote du RN en faveur d'un amendement budgétaire doublant à 6 % la taxe sur les services numériques, une mesure à laquelle Washington s'oppose au motif qu'elle cible les géants technologiques américains. L'amendement n'a finalement pas été retenu dans le budget 2026.

MARINE LE PEN À LA RENCONTRE DES GRANDS PATRONS

Plus tôt cette année, des chefs d'entreprise confiaient à Reuters leur confusion face aux courants économiques divergents au sein de la direction du parti, Marine Le Pen étant perçue comme une populiste adepte de la dépense publique, tandis que Jordan Bardella tente de tracer une voie plus favorable aux entreprises.

Cette ambiguïté a initialement aidé le RN à élargir sa base électorale, mais elle devient un handicap alors que le parti cherche à se présenter comme une alternative de gouvernement crédible, estiment les dirigeants.

Malgré sa progression dans les urnes, le RN, longtemps boudé par les élites politiques et économiques, peine encore à convaincre le patronat français.

Toutefois, signe que les PDG souhaitent décrypter le programme du parti à l'approche de l'échéance d'avril 2027, Marine Le Pen a rencontré le 7 avril les dirigeants du groupe de luxe LVMH, du géant pétrolier TotalEnergies, de l'assureur AXA et de Renault, entre autres, selon deux autres responsables.

Le gestionnaire de fonds François Durvye, sollicité par Jordan Bardella comme conseiller économique, a facilité cette rencontre, a précisé un responsable, décrivant la réunion comme une session de questions-réponses mouvementée.

Le second responsable, un cadre du RN, a affirmé que cette rencontre visait à dissiper "les caricatures souvent faites de notre programme, qui est en réalité le plus favorable à la croissance et aux entreprises de tout l'échiquier politique".