Pour comprendre la phonique, je vous invite à lire cet article sur le sujet

Lumentum se définit d’abord comme un fabricant de lasers à semi-conducteurs (InP, composés III-V), puis comme un vendeur de systèmes. Les transceivers ne sont, dans les mots du management, qu’un véhicule d’intégration ; la véritable monnaie stratégique de l'entreprise, ce sont les sources laser. 

Trois grandes familles structurent le portefeuille :

  • Les EML (externally modulated lasers), au cœur des transceivers 800G actuels (8 x 100G) et des 1,6T de demain (8 x 200G). Lumentum revendique environ 50 à 60 % du volume mondial sur ces lasers particulièrement complexes, avec un avantage industriel difficile à rattraper.
  • Les lasers à ligne étroite pour le cohérent, hérités notamment de NeoPhotonics, qui alimentent les liens longue distance et DCI (formats ZR/ZR+), ainsi que les pompes et composants de transport associés, de l’infrastructure terrestre aux réseaux sous-marins.
  • Les lasers ultra-haute puissance pour les futures architectures de scale-out et scale-up optique à l’intérieur et entre les racks, encore naissantes mais déjà présentées comme un pilier de croissance à partir de 2026–2027.

Lumentum vend en direct à des OEMs, intégrateurs de systèmes et opérateurs cloud, via un modèle B2B très concentré ; l’entreprise signe des accords pluriannuels avec un petit nombre de clients jugés stratégiques, quitte à laisser tomber des clients moins rentables. Elle contrôle ses procédés critiques (notamment la fabrication des puces InP), augmente sa capacité d’EML de 40% entre mi-2024 et mi-2025 puis de nouveau 40% d’ici fin 2025, tout en restant en situation de pénurie (la demande dépassant de 25 à 30% son offre actuelle). Cette tension lui donne un pouvoir de prix inhabituel dans un secteur historiquement cyclique.

Des fondamentaux en plein décollage

Les chiffres récents valident ce changement d’échelle. Au premier trimestre fiscal 2026, Lumentum publie un chiffre d’affaires record de 533,8 M USD, en hausse de plus de 58% sur un an, avec une marge brute non-GAAP de 39,4% et une marge opérationnelle non-GAAP de 18,7%, en expansion de plus de 1 500 points de base. Le bénéfice ajusté atteint 1,10 USD par action, largement au-dessus des 0,18 USD de l’an passé.

Surtout, le mix d’activité se transforme. L'IA et les infrastructures cloud représentent désormais plus de 60% du chiffre d’affaires, via les puces laser et transceivers pour data centers, les liaisons DCI et les réseaux longue distance. Le segment Cloud & Networking écrase progressivement le reste : il pesait 79% des ventes en 2024 et devrait monter vers 87% à horizon 2027, selon la propre feuille de route de la société.

Lumentum réorganise d’ailleurs sa présentation financière autour de deux familles : les components (puces laser, sous-ensembles optiques, lignes optiques, pompes) et les systems (transceivers Datacom, Optical Circuit Switches, lasers industriels). Au T1, les components génèrent 379 M USD, en hausse de 64% sur un an, portés par des records de livraisons en EML 100G, les premiers volumes pour transceivers 800G, des lasers à ligne étroite en croissance de plus de 70% pour le DCI, et des pompes pour réseaux terrestres et sous-marins au plus haut. Les systems représentent 155 M USD, en hausse de 47% sur un an, avec des transceivers cloud en phase de montée en capacité et les premiers revenus d'OCS.

La guidance confirme la dynamique : pour le deuxième trimestre fiscal 2026, Lumentum vise 630 à 670 M USD de chiffre d’affaires, soit plus de 20% de croissance séquentielle, avec une marge opérationnelle non-GAAP attendue entre 20 et 22% et un BPA ajusté entre 1,30 et 1,50 USD. Autrement dit, le groupe dépasse avec six mois d’avance son ancien objectif de 600 M USD trimestriels qui était initialement visé pour mi-2026.

Trois moteurs de croissance structurels

Au-delà de la vague actuelle de transceivers, la thèse d’investissement sur Lumentumrepose sur trois moteurs bien identifiés : 

  1. Le premier, ce sont les lasers EML pour transceivers 800G et 1,6T. La société est déjà le premier fournisseur mondial, mais reste en pénurie malgré une montée en capacité d’environ 40%. La transition vers les EML 200G par lane a commencé : ils devraient représenter environ 10% des volumes début 2026 et 25 % fin 2026, avec des prix moyens environ deux fois supérieurs aux 100G et de meilleures marges. Tant que les GPU se multiplient et que les clusters grossissent, le nombre de modules optiques et donc de lasers ne peut que croître.
  2. Le deuxième moteur, ce sont les Optical Circuit Switches (OCS), basés sur des MEMS hérités des équipements télécom. Ils peuvent remplacer des “spine switches” dans les nouveaux data centers, relier directement des TPU dans des architectures de scale-up, ou rediriger le trafic pour contourner des GPU défaillants. Lumentum vise une montée d’environ 10 M usd à 100 M USD de chiffre d’affaires trimestriel d’ici fin 2026, dans un marché que le management juge sous-estimé.
  3. Le troisième, c’est la co-packaged optics (CPO) et, plus loin, le scale-up optique à l’intérieur des racks. L’annonce de Nvidia en faveur de la CPO a changé le narratif : Lumentum y fournit des sources de lumière déportées, élément critique pour la fiabilité. Le groupe anticipe des revenus matériels en seconde moitié de 2026, puis une accélération à mesure que le cuivre sera progressivement chassé du cœur des racks IA.

Dans tous ces domaines, Lumentum capitalise sur son ADN de “laser house” : contrôle du supply chain InP, capacité à faire évoluer les procédés (montée en wafer de 4 pouces, virtualisation de fabs), arbitrage fin du mix produits pour maximiser marge et retour sur capital.

Un thème sectoriel, pas une histoire isolée

L'intérêt de la photonique comme thème d’investissement tient aussi à la largeur de la chaîne de valeur. Les chiffres et commentaires publiés récemment par les pairs convergent :

Les fabricants de transceivers et de lasers comme Coherent, Applied Optoelectronics, Poet Technologies affichent des croissances de revenus à deux chiffres, portées par des ramp-ups en 800G et des plans de capacité ambitieux, parfois jusqu’à 35 000 modules 800G/1,6T par mois sur une seule usine.

Les fournisseurs de plateformes et de DSP comme Marvell misent à fond sur la photonique sur silicium, comme en témoigne l’acquisition de Celestial AI pour 3,25 Md USD, censée générer jusqu’à 1 Md USD de revenus annuels à horizon 2029. Les architectures de Photonic Fabric où s’insère Poet sont directement intégrées dans la feuille de route de Marvell.

Les acteurs systèmes comme Arista Networks construisent la colonne vertébrale Ethernet des réseaux IA, entièrement dépendante de liens optiques à 800G et au-delà pour relier des clusters de 100 000 GPU. Ciena profite du besoin en transport optique haut débit pour DCI et long-courrier.

En arrière-plan, des industriels comme Fabrinet montent en puissance sur l’assemblage d’optical engines pour des géants comme Nvidia, Lumentum ou Coherent, pendant que Corning fournit une fibre dont la densité par rack doit être multipliée par dix pour suivre l'optique 800G et 1,6T. Semtech et Macom  alimentent l'étage analogique qui se cache derrière chaque laser à 1,6T.

Autrement dit, tout l’empilement se met en mouvement : lasers, transceivers, switches optiques, puces photoniques sur silicium, fibres, composants analogiques. Lumentum n’est pas une exception, c’est l’un des leaders techniques dans une vague structurelle.

La thèse sur Lumentum repose sur trois piliers 

D'abord un moteur fondamental : la photonique est en train de devenir une condition physique de possibilité des data centers d’IA. Les besoins en bande passante, énergie par bit et densité de connexions dépassent ce que le cuivre peut fournir. Les architectures co-packagées, les liens cohérents, les PIC sur silicium et les OCS ne sont pas des gadgets, mais des réponses incontournables à la montée en échelle des clusters IA.

Ensuite une exécution industrielle impressionnante : en l’espace d’un an, Lumentum a fait passer son chiffre d’affaires trimestriel de 336,9 M USD à 533,8 M USD, tout en augmentant sa marge brute GAAP de 23,1% à 34% et en revenant au bénéfice net. La société annonce et livre des hausses de capacité de l’ordre de 40% sur ses puces InP, tout en restant en situation de pénurie qui lui permet des hausses de prix ciblées. La Cloud & Networking deviendra quasi-monolithique dans son mix, avec l’IA et le cloud déjà à plus de 60% des ventes.

Enfin, un important effet optionnalité sur les nouvelles lignes : OCS, CPO, lasers ultra-haute puissance pour scale-out et scale-up optique. Le marché ne les valorise que marginalement aujourd’hui, alors que le management décrit 2026 comme l’année du décollage de ces activités. Si même une partie de ces relais atteint les objectifs internes (250 M USD/trimestre plafonnés sur les transceivers, 100 M USD/trimestre sur l'OCS, une CPO matérielle à partir du second semestre 2026), le profil de croissance et de marge de Lumentum pourrait être significativement réévalué.

Des risques existent 

Citons la pression concurrentielle asiatique sur les transceivers, le basculement progressif d'une partie de la valeur vers les fondeurs de photonique sur silicium, la cyclicité inhérente du capex télécom et cloud, l'exécution industrielle dans un contexte de pénurie prolongée. Mais la position dominante sur les lasers EML, la maîtrise de la chaîne InP, le recentrage assumé sur les clients hyperscale IA et la visibilité croissante offerte par les accords de long terme constituent un ensemble de défenses robuste. 

Lumentum, par son exposition directe aux lasers et transceivers pour data centers, par son avance technique et par la qualité de son exécution récente, apparaît comme l'un des véhicules les plus pure-players pour capter cette vague. Lumentum évolue aux côtés, mais non à l'ombre, de noms comme Poet Technologies, Marvell Technology, Coherent, Arista Networks, Ciena Corporation, Fabrinet, Corning Incorporated, Semtech, Tower Semiconductor, Applied Optoelectronics ou Macom Technology. Dans un marché où l’optique est redevenue à la mode, Lumentum a de solides arguments pour rester au centre du faisceau.