Pour Anthony DeSousa, propriétaire de deux pizzerias à Estes Park et Longmont, dans le Colorado, nourrir les personnes dans le besoin est une affaire personnelle. Ayant grandi dans la pauvreté à New York, avec un père incarcéré la majeure partie de sa vie, il a vu sa mère élever seule ses deux frères et lui.
« Je sais ce que c'est d'être un enfant affamé, de fouiller chaque placard de la maison quinze fois en espérant trouver de la nourriture, sans jamais rien trouver », témoigne DeSousa.
Depuis le début du mois de novembre, il a distribué près de 300 pizzas gratuites, des centaines de repas à base de poulet ou de pates, ainsi que plus de 270 kilos de haricots et de riz à ceux présentant une carte de bénéficiaire du programme d'aide alimentaire (Supplemental Nutrition Assistance Program, SNAP) ou une carte d'identité de fonctionnaire fédéral, alors que le shutdown fédéral bat des records de durée.
DeSousa s'inscrit dans une vague croissante de dons et d'initiatives caritatives menées par des entreprises et particuliers ce mois-ci, alors qu'une interruption historique du programme SNAP, aussi appelé bons alimentaires, fragilise les foyers à faibles revenus.
Certains États ont versé la totalité des aides mensuelles, d'autres partiellement, et d'autres pas du tout, alors qu'une bataille juridique complexe se poursuit pour déterminer si l'administration du président Donald Trump doit financer intégralement les aides SNAP du mois de novembre.
Mardi, la Cour suprême des États-Unis a autorisé l'administration Trump à retenir temporairement près de 4 milliards $US du programme SNAP. Cette suspension doit expirer jeudi.
En parallèle, l'attention se concentre sur le pouvoir législatif. Lundi, le Sénat américain a voté pour faire avancer un projet de loi budgétaire qui mettrait fin au shutdown et financerait entièrement les prestations SNAP, la Chambre des représentants devant examiner le texte dès mercredi.
Dans l'attente, près de 42 millions de bénéficiaires du SNAP à travers le pays font face à l'incertitude et à l'angoisse, certains allant jusqu'à renoncer à des médicaments pour boucler leur budget.
Stacy Smith, technicienne en éligibilité au Département des services sociaux de Rhode Island et présidente du syndicat AFSCME Local 2882, rapporte que son bureau voit des files d'attente faire le tour du quartier, les bénéficiaires cherchant des informations sur leurs droits.
« La situation est très stressante, démoralisante, et effrayante pour les familles », confie Smith.
Le Département américain de l'Agriculture n'a pas répondu aux sollicitations. L'agence a répétément accusé les démocrates d'être responsables du shutdown et des perturbations du SNAP. Les États dirigés par les démocrates ont saisi la justice pour tenter d'obtenir le versement intégral des prestations.
FORTE HAUSSE DE LA SOLIDARITÉ
De nombreux banques alimentaires constatent une hausse des dons, alors que les communautés se mobilisent pour soutenir des associations déjà mises à rude épreuve par la hausse, sur plusieurs années, des taux de pauvreté et de l'inflation alimentaire.
Cyndi Kirkhart, directrice du Facing Hunger Food Bank en Virginie-Occidentale, indique que les dons ont augmenté d'au moins 50 % ce mois-ci.
Grace à ces dons et aux fonds d'urgence débloqués par l'État, l'organisation a pu répondre à une demande doublée, voire triplée, dans ses distributions, selon Kirkhart.
Plus d'une douzaine de restaurants et cafés d'Albuquerque, au Nouveau-Mexique, offrent des repas gratuits aux enfants pendant le shutdown, parmi lesquels The Burrow Cafe, cofondé par Billy Nguyen, qui sert chaque jour 15 à 20 repas gratuits à des familles touchées par l'interruption du SNAP.
Nguyen, arrivé aux États-Unis comme réfugié du centre du Vietnam, a lui-même dépendu des bons alimentaires dans son enfance. Son épouse Amanda Nguyen, 35 ans, a également bénéficié du SNAP lorsqu'elle était mère célibataire.
« Elle sait ce que signifie avoir faim », explique-t-il. « Nourrir les enfants n'est pas une question politique. »
CONFUSION AUTOUR DES PRESTATIONS
Certains États, comme le Massachusetts, ont versé la totalité des aides SNAP vendredi dernier, après que l'USDA a indiqué travailler à se conformer à une décision de justice exigeant le financement complet des aides de novembre.
D'autres, comme la Caroline du Nord, ont commencé à verser les aides vendredi, mais ont suspendu les paiements après une décision de la Cour suprême, le jour même, accordant plus de temps à une juridiction inférieure pour examiner l'appel de l'administration visant à réduire l'aide alimentaire.
L'administration a déclaré qu'elle ne financerait que partiellement les aides SNAP durant le shutdown, affirmant que les fonds nécessaires pour combler le manque étaient déjà affectés à d'autres programmes nutritionnels.
La Floride tente de calculer des aides réduites, conformément à une décision judiciaire antérieure imposant un financement partiel du SNAP via un fonds d'urgence de 5 milliards $US de l'agence.
Le coût mensuel du SNAP s'élève à environ 8 à 9 milliards $US.
Pour compliquer la situation, l'USDA a demandé samedi soir aux États de « faire marche arrière » sur toute initiative de financement complet, sous peine de sanctions financières.
Lundi, un juge fédéral a temporairement interdit à l'USDA de mettre en œuvre cette directive.


















