Pasqal coche exactement les cases du SPAC version 2026 : un sponsor de premier plan en la personne de Michel Combes, un secteur à temps long, et une entreprise qui a besoin de capital pour construire plutôt que d'une vitrine boursière. Le choix de la fusion plutôt que d'une IPO classique n'est pas un hasard de calendrier, c'est une stratégie assumée pour négocier sa valorisation sans subir la volatilité d'un carnet d'ordres le jour du lancement. C'est précisément le profil que nous décrivions comme le nouveau visage du SPAC : moins de bruit, plus de substance.
La force stratégique de l'atome neutre
Au cœur de la machine Pasqal réside une technologie de rupture : l'atome neutre. Contrairement à Google ou IBM, qui utilisent des circuits supraconducteurs nécessitant des températures proches du zéro absolu via une cryogénie à l'hélium lourde et énergivore, Pasqal manipule des atomes de rubidium refroidis par laser et piégés sous vide à l'aide de pinces optiques. Ces atomes, parfaitement identiques par nature, sont organisés en réseaux complexes pour devenir des qubits. Pour rappel, un qubit est l'équivalent quantique du bit classique, à la différence qu'il peut exister simultanément dans plusieurs états à la fois, démultipliant ainsi la puissance de calcul.
L'avantage est double. D'un côté, une scalabilité simplifiée, avec déjà plus de 1 000 atomes chargés en une seule opération en 2024. Selon le communiqué de Pasqal publié via Business Wire le 4 mars 2026, la société a déployé davantage d'ordinateurs quantiques que toute autre entreprise pure play spécialisée dans les atomes neutres au monde, avec 7 systèmes déployés et 3 en production. De l'autre, une consommation énergétique structurellement plus faible : le processeur actuel tourne à environ 2,6 kW, une enveloppe stable quel que soit le nombre de qubits, propriété absente des architectures supraconductrices dont la consommation croît mécaniquement avec le registre quantique. Selon une évaluation indépendante conduite par des chercheurs de CentraleSupélec, cette caractéristique devrait se maintenir sur les prochaines générations, la machine à 1 000 qubits étant projetée à moins de 10 kW contre des dizaines de kilowatts pour ses concurrentes à l'hélium.
De l'industrie aux centres de calcul souverains
C'est cette efficience qui séduit des clients comme EDF ou BMW, car elle permet de déployer des solutions industrielles concrètes là où les architectures concurrentes exigent des réfrigérateurs cryogéniques et une infrastructure lourde. Le groupe énergétique collabore avec Pasqal depuis 2018 sur des algorithmes d'optimisation de la distribution d'énergie, un partenariat qui a abouti début 2025 à la démonstration d'un système de recharge intelligente pour véhicules électriques exécuté sur plus de 100 qubits. Le constructeur bavarois s'appuie quant à lui sur les processeurs de Palaiseau pour simuler le comportement mécanique de ses pièces métalliques et réduire les tests physiques en crash-test..
Ce qui distingue pourtant Pasqal dans ce paysage encombré, c'est son positionnement structurel. Selon The Quantum Insider, IonQ et Rigetti distribuent leur accès principalement via les plateformes cloud d'Amazon et Microsoft. Pasqal joue une partition différente : celle du spécialiste indépendant, dont les machines sont physiquement installées dans des centres de calcul souverains comme le CEA en France ou le Jülich en Allemagne, au coeur des infrastructures scientifiques nationales. Ce n'est pas anodin dans un contexte où la question de la souveraineté technologique est redevenue politique.
Michel Combes et le montage chirurgical de 2026
Pour réussir son saut dans le grand bain du Nasdaq, Pasqal s'est associée à un poids lourd de l'industrie : Michel Combes. Ancien directeur général d'Alcatel-Lucent, président de SFR Group, puis CEO de Sprint et de SoftBank, ce vétéran des télécoms et de la finance dirige Bleichroeder Acquisition Corp II, le SPAC qui portera la fusion. Sa présence apporte une caution de rigueur opérationnelle à un véhicule souvent critiqué pour son manque de substance. Dans le communiqué publié via Business Wire le 4 mars 2026, Michel Combes déclare que Pasqal incarne "la force de l'excellence scientifique française traduite en leadership commercial", ajoutant que l'opération fournit "le capital et la plateforme pour accélérer la croissance de Pasqal en tant que leader mondial quantique".
Selon le communiqué de presse publié par Pasqal le 4 mars 2026, le financement bouclé ce même jour s'élève à 340 MEUR. La première moitié a été levée en capital privé auprès d'un consortium incluant LG Electronics, Quanta Computer et CMA CGM, tandis que la seconde repose sur un financement convertible engagé par des institutionnels comme Bpifrance Large Venture et le fonds Inflection Point. Cette enveloppe, complétée par la trésorerie du SPAC, portera les liquidités totales à plus de 600 MUSD après l'opération, de quoi financer l'expansion.
Ce que les chiffres disent et ce qu'ils taisent
Selon les données communiquées par l'entreprise, Pasqal affiche une croissance d'environ 100% sur l'exercice 2025, portée par un carnet de commandes et de subventions de 80 MUSD. Mais ces chiffres sont déclarés non audités et la base de référence, c'est-à-dire le chiffre d'affaires absolu de 2024, n'est pas divulguée. Le taux de croissance existe sans que son socle soit vérifiable.
L'absence de données auditées avant la finalisation de la fusion est fréquent, mais elle impose une vigilance particulière dans le secteur quantique : IonQ est passé de 3 USD en décembre 2022 à 82 en octobre 2025, avant de retomber autour de 34 USD aujourd'hui. Rigetti a suivi une trajectoire comparable, cédant près de 60% depuis son sommet. Pour Pasqal, l'enjeu sera de confirmer sa croissance de 100% lors de la publication de ses premiers bilans certifiés par la SEC, tout en s'appuyant sur une structure de cotation hybride entre le Nasdaq et Euronext.
La double cotation comme bouclier de souveraineté
Le choix du Nasdaq est ici tempéré par une stratégie de double cotation inédite pour une licorne de cette taille. Si New York offre la liquidité et l'expertise sectorielle nécessaires pour valoriser une entreprise de deeptech, Euronext Paris reste dans le viseur immédiat pour 2026 ou 2027. Cette dualité permet à Pasqal de capter l'appétit pour le risque des fonds américains tout en garantissant un ancrage national fort. Le communiqué officiel précise que le maintien du siège social à Palaiseau et la nomination d'un futur président non exécutif de nationalité française sont des conditions sine-qua-non du projet. La transaction valorise Pasqal à 2,0 MdsUSD en pre-money, pour une capitalisation boursière pro forma de 2,6 MdsUSD après l'opération, selon le même communiqué.
Pasqal ne se vend pas à un géant américain, elle utilise les outils financiers de Wall Street pour bâtir un leader mondial de droit français. Mais le vrai test ne sera pas le jour de l'introduction, attendue pour le second semestre 2026. Il surviendra au 1er trimestre de résultats audités publié sous le regard des actionnaires du Nasdaq, le moment où la croissance déclarée non auditée devra se transformer en comptabilité certifiée, et où le récit devra céder la place aux chiffres.






















