Pernod Ricard cherche aujourd’hui des réponses à un contexte de marché pour le moins compliqué. Le rapprochement met en évidence la volonté de deux groupes en difficulté à se renforcer. Les deux ont déjà annoncé l’an passé un plan de restructuration pour travailler sur leurs coûts face aux pressions extérieures.

L’ensemble du secteur a vu ses valorisations être sévèrement révisées depuis 2022. A la veille de l’annonce, les deux groupes avaient perdu plus des deux tiers de leur capitalisation par rapport à leurs sommets. Dans le même temps, le prix par action rapporté aux bénéfices est passé de 20 à 11 chez le français et de 30 à 15 pour l’américain. 

La valorisation de Brown-Forman est donc retombée à ses plus bas niveaux depuis la crise financière de 2008. De quoi justifier l’offensive de Pernod Ricard, malgré le risque qu’implique une fusion de cette taille dans un marché aussi dégradé.

Une telle opération ne réglerait pas les problèmes de croissance des deux portefeuilles. En revanche, elle pourrait offrir aux deux camps des complémentarités et des synergies qui permettraient d’avoir les reins plus solides pour affronter les défis structurels qui les menacent. Ensemble, le nouvel ensemble pèserait près de 15 milliards d’euros de chiffre d’affaires, de quoi regarder dans les yeux Diageo, le numéro un mondial.

Brown-Forman apporterait à Pernod Ricard un ancrage bien plus solide aux États-Unis, où le groupe français ne fait pas le poids face à Diageo. Cela permettrait de consolider une position nette de numéro deux, sur le premier marché mondial des spiritueux, dans un marché où le pouvoir de négociation est particulièrement utile.

L’intérêt est à double sens. Pernod Ricard dispose d’un réseau de distribution beaucoup plus international, un atout évident pour l’internationalisation de Brown-Forman. Ici, on pense à la Chine mais particulièrement à l’Inde. Pernod y est bien installé avec ses whiskies indiens, et pourrait aider à enfin faire pénétrer comme il se doit le whisky américain dans un très grand marché, capital pour la croissance. 

Il y a également une logique de portefeuille de marques. Brown-Forman réalise environ 70% de ses ventes dans le whisky américain, une pièce manquante chez Pernod Ricard, d’autant qu’il s’agit d’un spiritueux qui a montré beaucoup de résilience. 

Reste que l’entente entre les deux familles héritières est une condition décisive. Chez l’américain, la famille Brown est très présente au conseil d’administration et conserve la majorité des droits de vote. Dès lors, la question de l’ambition d’Alexandre Ricard est capitale, lui qui dirige le groupe mais qui est aussi le seul membre de la famille à exercer une réelle influence au sein du conseil d’administration. Cette interrogation, tout comme le niveau de prime qu’il faudrait offrir aux actionnaires de Brown-Forman, sont, pour sûr, des points clés des négociations.

Si la coopération entre ces deux familles emblématiques peut rendre la transaction complexe à finaliser, cela pourrait également être une force à l'avenir. Les analystes de Jefferies ont souligné la force de l’alignement des familles sur leurs visions à très long terme, indispensable dans ce secteur.

Si les investisseurs ont plutôt bien accueilli la nouvelle, la majorité des analystes restent dubitatifs sur le potentiel de création de valeur pour les actionnaires de Pernod Ricard. D’abord, il est évident que Pernod Ricard devra augmenter son capital. La dette nette du groupe atteint déjà 11,2 milliards d’euros et représente 3,8 fois l’EBITDA, le ratio le moins rassurant du secteur.

Les analystes d’ODDO BHF ont d’ailleurs modélisé les effets possibles de l’opération sur le bénéfice par action selon plusieurs hypothèses, de prime et de structure de financement. Dans tous les cas, la conclusion est que l’opération serait dilutive pour les actionnaires de Pernod Ricard. Avec une offre entièrement payée en titres, et hors synergies, l’impact serait au minimum de -14% sur le BPA. Avec une prime de 20% accordée à Brown-Forman, la dilution grimperait à -20%.

Ce rapprochement n’a donc rien d’incongru sur le plan stratégique. A ces prix, les deux groupes sont peut-être sur une opportunité unique de se rapprocher. Entre des enjeux de gouvernance délicats, des risques d’exécution élevés et une dilution à court terme pour les actionnaires du groupe français, cette opération soulève logiquement la question du risque entrepris.