On s’attendrait à voir le métal jaune grimper mécaniquement : une guerre au cœur du Moyen-Orient, une flambée de l’énergie, l’incertitude… Tout l’imaginaire du “refuge” semble aligné. Pourtant, en quelques semaines, le scénario s’est inversé.
Le 1er mars, au lendemain des premières frappes menées par États-Unis et Israël contre l’Iran, l’or se traitait encore autour de 5 300 USD l’once (31,10g d’or) — avant que la nervosité ne change de camp. Le métal jaune a cédé -5,3% en l’espace de 48h après les premiers bombardements en Iran. Au même moment, l’argent glissait de -13%, en passant de 93 USD l’once à 83 USD. Même dynamique du côté du platine qui s’effondrait de -12,7% dans la foulée. Cette secousse s’est transformée en tendance de fond. Trois semaines plus tard : le 25 mars, l’or est tombé vers 4 500 USD (-14%), l’argent navigue autour de 73 USD (-22%) et le platine autour de 1 970 USD (-17%).

Ce paradoxe — une guerre, mais un refuge qui baisse — n’est pas un accident statistique, mais plutôt une mécanique financière : la géopolitique ne décide pas seule de l’envolée des valeurs refuges, elle peut se traduire en inflation, en taux d’intérêt, en dollar, en contraintes de liquidité.
Le conflit en Iran n’a pas seulement déclenché une “prime de peur” : il a surtout ravivé un choc énergétique, avec au cœur de la secousse le détroit d’Ormuz, artère vitale du pétrole et du gaz mondiaux, dont les flux d’hydrocarbures se sont arrêtés net, même si des premiers signaux d’amélioration apparaissent ce mercredi.
Or, pour l’or, l’énergie est un agent double :
Le premier, c’est l’idée intuitive : pétrole plus cher = inflation plus forte = l’or devrait monter, parce que beaucoup d’investisseurs voient l’or comme une protection contre la hausse des prix.
Mais le deuxième effet peut être plus fort à court terme : si l’inflation repart à cause de l’énergie, les banques centrales comme la Fed ou la BCE deviennent moins enclines à baisser leurs taux, voire laissent entendre qu’elles pourraient rester dures plus longtemps. Et quand les taux restent élevés, l’or devient moins attractif, car il ne rapporte pas d’intérêt. En parallèle, des taux élevés soutiennent souvent le dollar, ce qui pèse aussi sur l’or.
C’est précisément ce qui s’est joué quand l’accélération de la crise énergétique a commencé à contaminer les anticipations de politique monétaire. Les premières enquêtes d’activité (PMI) ont montré un ralentissement et, simultanément, une montée des anticipations de coûts : l’Europe a frôlé la stagnation, et S&P Global a même évoqué des signaux stagflationnistes.
Face à ce mix — inflation importée et croissance fragilisée — la tentation naturelle des banques centrales est de “protéger la crédibilité” anti-inflation. La Réserve fédérale (Fed) a d’ailleurs conservé son taux directeur dans une fourchette 3,50–3,75%, tout en projetant une inflation plus élevée et en signalant qu’un assouplissement supplémentaire dépendrait d’une désinflation plus convaincante. Côté zone euro, Banque centrale européenne (BCE) a maintenu son taux à 2% tout en avertissant que la guerre “aura un impact matériel” sur l’inflation via l’énergie.
Mécaniquement, cela renvoie l’or à sa fragilité structurelle : le coût d’opportunité de détenir l’or s’alourdit (par rapport au cash rémunéré ou aux obligations). Le mois de mars a été l’illustration vivante de ce principe : au fur et à mesure que l’énergie alimentait la crainte inflationniste, les marchés ont cessé d’attendre des baisses de taux rapides — et l’or a payé l’addition.
Quand le dollar et le cash prennent la place du “refuge”
Le 1er mars, alors même que l’or tenait encore ses niveaux élevés, l’indice du dollar progressait déjà (ce qui rend l’or plus cher pour les acheteurs non-dollar et peut freiner la demande marginale). Les jours suivants, même dynamique : les tensions géopolitiques soutenaient l’or en théorie, mais la hausse des rendements et la fermeté du dollar ont suffi à faire reculer le métal jaune.
Un graphique révélateur : l’évolution de l’indice du dollar (dollar vs un large panier de devises) par rapport à l’or. On observe une corrélation négative quasiment parfaite : le dollar baisse, l’or monte ; le dollar monte, l’or baisse.

MacroTrends
Plus globalement, l’or n’a pas “cessé d’être un refuge”, il a été temporairement évincé par un dollar redevenu, dans l’urgence, la monnaie de financement et la poche d’air la plus liquide. Le signe le plus parlant de cette préférence pour la liquidité est venu des flux : la collecte des fonds monétaires américains a atteint un record autour de 7,86 trillions de dollars, en hausse depuis le début de la guerre.
La guerre a produit deux forces contradictoires : (1) la peur “géopolitique” qui devrait soutenir l’or, (2) la peur “inflation/taux/dollar” qui, elle, peut le faire baisser. Avec le conflit en Iran, la seconde a dominé la première.
Autre raison en parallèle : l’or, tout comme l’argent et le platine, ne partait pas de zéro. Il sortait d’un cycle d’euphorie : hausse massive ces trois dernières années, avec une accélération en 2025.

Un marché qui a déjà beaucoup monté devient un marché riche, donc vulnérable : il suffit parfois d’un choc qui change les taux et le dollar pour transformer “achat refuge” en “prise de bénéfices”, ce qui se traduit dans les salles de marché par des termes qui rebutent : “long liquidation, de-risking, trade overcrowded…”
Autrement dit : l’or, très liquide, est devenu une source de financement. C’est un motif récurrent des épisodes de stress : quand les marges se tendent et que les portefeuilles doivent réduire le risque, on vend ce qui se vend facilement.
Ce mécanisme a été amplifié par la structure du bond de l’or l’année dernière. Une part de la hausse avait été alimentée par des comportements de type “FOMO — Fear Of Missing Out” (qu’on pourrait traduire en français comme une “ruée par peur de rater le mouvement”), plus que par une simple logique fondamentale. Le retournement, dès lors, devient un phénomène social autant que financier : l’euphorie se renverse en ruée vers la sortie.
(Petit aparté : à contre-courant de cette logique FOMO, il existe la “JOMO — Joy Of Missing Out” — qui consiste à accepter de ne pas être de tous les mouvements, et même à s’en réjouir. À méditer en tant qu’investisseur)
Pourquoi l’argent et le platine ont aussi décroché
Déjà, l’or est la locomotive des métaux précieux. Son évolution dicte souvent le comportement des autres métaux. Mais pour ce qui est de l’argent et du platine, en plus d’être des “métaux précieux”, ils sont aussi cycliques car une grande partie de leur demande est liée à l’industrie.
The Silver Institute souligne que la demande industrielle d’argent a atteint des niveaux records ces derniers mois, tirée notamment par l’électronique, le photovoltaïque et des applications liées à la transition énergétique — ce qui rend l’argent très sensible aux anticipations de croissance et aux cycles de production.
Or, précisément, les enquêtes PMI de mars ont donné des signaux de ralentissement mondial sous l’effet du choc énergétique, avec montée des anticipations de coûts et fragilisation de l’activité. Dans un tel contexte, l’argent se comporte souvent comme un “or à bêta élevé” : il amplifie la hausse quand le cycle est porteur, mais il accentue aussi les baisses quand le marché craint une contraction.
Le platine, lui, est encore plus clairement branché sur l’économie réelle. Selon le World Platinum Investment Council, la demande de platine est structurée autour de segments comme l’automobile (premier poste), l’industrie, la joaillerie et l’investissement — avec une part automobile souvent comprise entre 36% et 44% ces dernières années.
Quand la guerre fait grimper l’énergie, menace les marges, allonge les délais, et fait planer un risque de “stagflation”, le marché a tendance à anticiper des arbitrages : ralentissement des volumes industriels, prudence sur la production, et, côté investisseurs, réduction des expositions plus cycliques.




























