Une submersion, comme le Japon en a rarement connu. En s'adjugeant 68% des sièges à la chambre des représentants, la présidente du Parti libéral-démocrate, Sanae Takaichi s'est offert une majorité politique stable - elle avançait depuis octobre avec à peine 41% des sièges. "La victoire était attendue, mais pas cette déferlante, car le PLD était moribond. Cela change la donne, avec un depricing immédiat du risque politique”, souligne Jean-Thomas Heissat, stratégiste chez CPRAM.
Les marchés actions ont apprécié, avec un Nikkei 225 en hausse de 5% depuis l'élection. Avec Takaichi en poste, il a gonflé de près de 25%. De quoi augurer d'une prise de profits rapide ? "Le gouvernement est très affirmatif et n'a pas encore concrétisé ses budgets. Comme en Chine, la question de l'implémentation effective de la politique de relance se pose. Pour certains, le marché l'a trop vite anticipé, pour d'autres, non”, explique le stratégiste.
Le programme de relance Takaichi, articulé autour d'un gel de la taxe à la consommation de 8% sur les produits alimentaires, et du soutien aux industries souveraines, devrait booster la défense ou les semi-conducteurs, notamment : les trois meilleures performeurs du MSCI World cette année sont devenus le fabricant de puces japonais Kioxia Holdings (+97%), son concurrent JX Advanced Metals (+60%), et le fabricant d'équipements militaires Kawasaki Heavy Industries (+51%).
Plus rassurante que prévu
UBS évoque dans une note publiée cette semaine des facteurs plus structurels, soutenant le rally japonais. "L'élection n'est qu'un début, avec des catalyseurs encore à venir: le mandat fort donné à Takaichi permettra de réformer la gouvernance des entreprises comme prévu en juin ; la réforme du Topix en octobre reconfigurera aussi le poids des entreprises dans l'indice, pour favoriser celles ayant plus de liquidités, de flottant et une meilleure efficacité capitalistique.” L'indice a bondi de 5% après le résultat des élections.
Le budget expansionniste de la Première ministre pouvait inquiéter, à l'égard du niveau de dette déjà exorbitant du Japon (230% du PIB). Mais les taux longs ont paradoxalement décroché, le 10 ans tombant à 2,13%, contre 2,29% avant l'élection. "La réaction sur les taux est contradictoire, mais Takaichi a des coudées plus franches que prévu : cela invite à penser qu'elle sera moins populiste, plus market-oriented, et cela rassure côté obligataire” détaille Jean-Thomas Heissat.
Des financements non fiscaux des dépenses pourraient aussi éviter un endettement excessif. Le GPIF japonais se réforme pour investir plus directement dans les entreprises locales, et la BoJ a récemment décidé de vendre une partie de son gigantesque portefeuille d'ETF (estimé à 515 milliards d'euros), ouvrant la voie à plus de financements par le privé. "Les faibles taux d'intérêt et les paiements nets négatifs en 2024, tirés par les revenus des actifs financiers (~100 % du PIB), offrent un allègement budgétaire temporaire”, souligne de son côté UBS.
Deux hausses de taux attendues cette année
Reste la question de la normalisation monétaire, sur laquelle l'archipel accuse encore son retard. Et là encore, la confortable victoire du PLD dégage du temps et des marges. "La BoJ va continuer le tapering de son bilan, et réhausser les taux cette année, deux fois sans doute. Mais il n'y a pas d'urgence, elle peut attendre le résultat des renégociations salariales du printemps”, explique Jean-Thomas Heissat. Le gouverneur de la BoJ, Kazuo Ueda, a rencontré Takaichi pour la première fois ce lundi, et a justement insisté sur la nécessité de coordonner politiques budgétaire et monétaire.
Le yen s'est raffermi face au dollar depuis l'élection, passant de 157 à 153 dollars. Une zone confortable pour l'administration japonaise, loin de celle d'intervention de la BoJ, au-delà de 158. Le ministre des Finances Satsuki Katayama, et le haut diplomate des changes Atsushi Mimura, expliquent rester en contact Scott Bessent et l'administration américaine, pour juguler toute fluctuation importante sur le yen.
Seule variable sous surveillance pour les investisseurs occidentaux : l'impact des variations monétaires japonaises sur l'achat de leurs propres dettes, alors que les dépenses budgétaires explosent en Allemagne ou aux Etats-Unis. Jean-Thomas Heissat alerte ainsi sur un retour vers le Japon des institutionnels japonais. "La vraie question sera de savoir si la dette souveraine japonaise redevient attractive pour des investisseurs nationaux. Les banques japonaises pourraient déboucler pour rentrer au Japon, et les masses de leurs investissements en Europe et aux Etats-Unis sont considérables”, estime-t-il.





















