Puis, brutalement, l'action s'est réveillée. Plus encore : elle s'est envolée en mode fusée. Depuis le début de l'année, le titre a plus que quintuplé après avoir touché, fin 2025, un plus bas de neuf ans. Ce genre de trajectoire dit rarement une seule chose. Il dit à la fois le désespoir d'hier, l'enthousiasme d'aujourd'hui et, parfois, l'excès de demain.
La raison de cette flambée tient en un mot : photonique. Ou plus précisément : Photonics-SOI, ces plaques de silicium sur isolant adaptées à la fabrication de circuits intégrés photoniques. Ces composants servent à transporter de l'information non plus seulement avec des électrons, mais avec de la lumière. Dans les centres de données dopés à l'intelligence artificielle, où les processeurs doivent communiquer toujours plus vite entre eux, cette question devient stratégique.
Soitec se retrouve donc propulsé au cœur d'un récit boursier très puissant : celui de la connectivité optique pour l'IA. Et en Bourse, quand une société industrielle française, longtemps délaissée, se retrouve soudain associée à Nvidia, aux data centers et aux infrastructures d'intelligence artificielle, le réveil peut être violent.
Mais le problème est déjà là : l'histoire boursière est peut-être allée plus vite que l'histoire industrielle.
Pourquoi Soitec revient de si loin
Pour comprendre l'emballement actuel, il faut rappeler d'où vient Soitec.
L'entreprise n'est pas un fabricant de puces. Elle produit des matériaux avancés, en particulier des substrats SOI, utilisés par les fondeurs et les fabricants de semi-conducteurs. Son savoir-faire consiste à améliorer les performances des composants électroniques : consommation, vitesse, intégration, rendement industriel.
Pendant des années, le marché a surtout regardé Soitec à travers le prisme des smartphones, avec les substrats utilisés dans les composants radiofréquences. Or ce moteur s'est grippé. La chaîne des smartphones a connu une violente correction de stocks. Les volumes sont restés sous pression. Dans l'automobile, autre débouché important, la faiblesse du marché chinois et la prudence des clients ont également pesé.
Résultat : Soitec a été abandonné par les investisseurs. Une belle histoire industrielle, certes, mais sans croissance visible, avec des marges sous pression, des stocks à écouler et une visibilité réduite. Le cocktail parfait pour une compression des multiples.
Puis le marché a changé de lunettes.
La conférence OFC et les annonces autour de l'IA ont remis en lumière le besoin colossal de bande passante dans les centres de données. Les architectures d'IA reposent sur des milliers de processeurs qui doivent échanger des volumes gigantesques de données. Le cuivre atteint ses limites. L'optique devient incontournable.
C'est là que Soitec revient dans le jeu. Jefferies souligne que les plaquettes Photonics-SOI de Soitec servent à fabriquer des circuits intégrés photoniques pour les émetteurs-récepteurs optiques enfichables utilisés dans le “Scale Out”, c'est-à-dire les connexions entre équipements dans les data centers. Le courtier estime que ce marché croît autour de 30%, tiré par la forte demande en transceivers optiques à haut débit.
Autrement dit, Soitec n'est plus seulement vu comme une valeur exposée au cycle du smartphone. Il devient une valeur exposée à l'infrastructure physique de l'IA. C'est un changement de narration. Et en Bourse, les changements de narration peuvent parfois compter autant que les changements de résultats.
Ce qui plaide pour Soitec
Le premier atout de Soitec est sa position technologique. Sur les plaquettes Photonics-SOI utilisées dans la photonique sur silicium, la société et ses licenciés occupent une position très forte. Dans une chaîne de valeur aussi spécialisée, les fournisseurs qualifiés ne se remplacent pas du jour au lendemain.
Le deuxième atout est l'effet d'option sur l'IA. Aujourd'hui, la demande vient surtout des transceivers optiques enfichables utilisés dans le Scale Out. Mais le marché regarde déjà l'étape suivante : le CPO, ou co-packaged optics, qui consiste à rapprocher l'optique au plus près des processeurs ou des commutateurs.
Si cette technologie se déploie à grande échelle dans le Scale Up, c'est-à-dire les connexions à l'intérieur des architectures de calcul les plus denses, le marché adressable de Soitec pourrait changer de dimension. C'est l'argument haussier central : le chiffre d'affaires photonique de Soitec pourrait, dans un scénario favorable, être multiplié par plusieurs fois.
Le troisième atout tient à la rareté boursière. Les investisseurs européens ont peu de façons pures de jouer l'optique pour l'IA. Aixtron, STMicroelectronics, Nokia et Soitec apparaissent comme les principaux noms européens exposés au thème, chacun à un endroit différent de la chaîne de valeur.
Enfin, Soitec dispose encore d'un actif immatériel que la Bourse peut redécouvrir rapidement : la crédibilité technologique. L'entreprise a déjà prouvé qu'elle savait imposer ses substrats spécialisés dans de grands marchés. Si la photonique sur silicium devient un standard de fait dans certaines briques de connectivité optique, Soitec est bien placé pour en profiter.
Ce qui invite à rester prudent
La limite, c'est que tout ne va pas devenir photonique du jour au lendemain.
Le point faible le plus évident est la taille actuelle de l'activité. D'après les éléments disponibles, environ 17% du chiffre d'affaires de l'exercice 2026 proviendrait des plaquettes Photonics-SOI. C'est significatif, mais ce n'est pas encore le cœur du groupe. Même une croissance de 35% sur cette poche ne représenterait qu'environ 6 points de croissance pour l'ensemble de l'activité.
Le reste du portefeuille reste compliqué. Plus de 80% du chiffre d'affaires demeure exposé à des marchés beaucoup moins flamboyants : smartphones, automobile et autres applications semi-conducteurs. Or le smartphone reste en correction de stocks, tandis que l'automobile n'offre pas beaucoup de soutien à court terme. Le redressement de Soitec ne dépend donc pas seulement de l'IA. Il dépend aussi de la fin d'un cycle négatif dans ses métiers historiques.
Autre élément à garder en tête : il n'y a pas de pénurie de plaquettes Photonics-SOI. Contrairement aux lasers, où certaines tensions de capacité peuvent soutenir les prix et les commandes d'équipements, Soitec et ses licenciés disposent de capacités abondantes. Cela limite l'idée d'un emballement immédiat des revenus ou des marges.
Reste enfin la question du calendrier du CPO. C'est probablement le cœur du débat. Jefferies estime que son adoption dans le Scale Up sera progressive, avec peu d'impact significatif sur les revenus de Soitec à court terme. Les transceivers enfichables restent dominants dans le Scale Out, tandis que l'adoption large du CPO prendra probablement plusieurs années.
Dit autrement : le marché achète aujourd'hui une option séduisante, mais cette option pourrait ne pas se transformer en chiffre d'affaires massif avant trois ans ou plus. En attendant, il faut vivre avec les comptes réels.
Et ces comptes ne sont pas encore ceux d'une société en hypercroissance. Selon les éléments récents de marché, Soitec devrait être à peine bénéficiaire sur l'exercice clos en mars 2027, tandis que le titre se paie déjà sur des multiples élevés : environ 92 fois les bénéfices attendus de l'exercice 2028, 6,8 fois la valeur d'entreprise rapportée au chiffre d'affaires et 23 fois l'EV/Ebitda (Source Zonebourse / S&P Capital IQ, 14 analystes). La Bourse ne paie plus Soitec comme une cyclique en difficulté mais comme un bénéficiaire crédible de l'IA.
Deutsche Bank contre Jefferies : deux lectures d'un même virage
Ce qui rend le dossier intéressant, c'est que les avis positifs et prudents ne portent pas sur deux réalités différentes. Ils interprètent différemment le même phénomène.
La lecture positive, illustrée par Deutsche Bank il y a quelques jours, consiste à dire que le marché sous-estime encore la profondeur de la transition. Soitec passerait du statut de perdant du smartphone à celui de gagnant de l'IA. Les prochaines nouvelles en provenance de clients de fonderie comme Tower ou GlobalFoundries pourraient confirmer l'accélération. Et si les plaquettes SOI deviennent un standard dans les circuits photoniques intégrés, la position de Soitec mérite une revalorisation supplémentaire.
La lecture prudente, défendue par Jefferies, reconnaît la qualité du positionnement, mais refuse d'extrapoler trop vite. Oui, le Scale Out progresse. Oui, Soitec profite de la demande en transceivers optiques. Oui, le CPO est une opportunité. Mais non, cela ne suffit pas encore à compenser la faiblesse des smartphones et de l'automobile. Et non, l'adoption du CPO ne semble pas assez proche pour justifier n'importe quel multiple.
Les deux analystes peuvent avoir raison, et c'est bien ce qui rend le dossier explosif.
Et maintenant ?
La suite dépendra essentiellement de trois choses.
La première est la confirmation commerciale. Le marché va vouloir des signaux concrets sur la demande en Photonics-SOI. Il faut scruter les annonces de Tower, GlobalFoundries ou d'autres acteurs de la chaîne optique.
La deuxième est le rythme de normalisation des métiers historiques. Si les smartphones restent déprimés plus longtemps que prévu, la photonique devra porter un poids disproportionné. Si, au contraire, la correction de stocks se termine et que l'automobile cesse de se détériorer, Soitec pourrait bénéficier d'un double effet : reprise cyclique et revalorisation IA.
La troisième est la réalité du CPO. C'est manifestement le grand joker. Si la technologie s'installe rapidement dans les architectures Scale Up, le marché aura eu raison d'anticiper. Si le calendrier glisse, l'action pourrait se retrouver suspendue à une promesse trop lointaine.
La série récente de Zonebourse sur les entreprise françaises exposées à l'IA :



















