Taïwan au cœur du bras de fer
À l’origine de la querelle, un dérapage verbal lié à Taïwan. Le 7 novembre, la nouvelle Première ministre japonaise Sanae Takaichi a déclaré devant le Parlement que si “une situation d'urgence” à Taïwan impliquait “le déploiement de navires de guerre et le recours à la force, cela pourrait constituer une menace pour la survie du Japon”. Ces propos – rompant avec la prudente ambiguïté qu’observaient jusqu’ici les dirigeants nippons sur ce scénario – ont été largement interprétés comme l’assurance qu’une attaque chinoise contre Taïwan justifierait une intervention militaire de Tokyo aux côtés de Taipei. Il est vrai que Taïwan n’est qu’à une centaine de kilomètres des îles japonaises les plus proches, faisant de tout conflit un enjeu direct de sécurité nationale pour le Japon.
L’escalade verbale s’est doublée de gestes militaires : dimanche, quatre navires des garde-côtes chinois ont pénétré pendant plusieurs heures dans les eaux territoriales japonaises autour des îles Senkaku (Diaoyu en chinois), archipel administré par Tokyo mais revendiqué par Pékin. Le même jour, l’armée japonaise a dû faire décoller des avions de combat après la détection d’un drone chinois au large de sa côte sud, non loin de Taïwan. Dans l’atmosphère électrique qui règne, ces incidents en mer de Chine orientale rappellent combien le moindre incident peut mettre le feu aux poudres.
Tourisme en première ligne
Sur le front économique, c’est le tourisme japonais qui encaisse le premier choc. La Chine a annoncé vendredi sa mise en garde officielle contre les voyages vers le Japon, au moment même où l’archipel enregistrait un rebond historique de fréquentation post-pandémique. Il faut dire que la Chine constitue la première source de visiteurs étrangers au Japon. Sur les neuf premiers mois de 2025, pas moins de 7,5 millions de touristes chinois ont visité le Japon, soit une envolée de 42 % sur un an et un quart de l’ensemble des visiteurs internationaux. Attirés par un yen faible, ces voyageurs dépensiers ont injecté l’équivalent de 3,28 Mrds EUR dans l’économie japonaise sur le seul troisième trimestre.

JPTO
L’annonce de Pékin a donc semé la panique chez les acteurs du secteur. Lundi, à la Bourse de Tokyo, les valeurs liées au tourisme se sont effondrées : le géant des cosmétiques Shiseido a perdu plus de 9%, le grand magasin Mitsukoshi près de 11%, ou encore la chaîne d’enseignes détaxées Don Quijote près de 10% en séance. Les compagnies aériennes japonaises ont également souffert, Japan Airlines (JAL) et ANA abandonnant autour de 3,5% – malgré les déclarations de JAL assurant ne pas constater pour l’heure d’annulations massives de vols.
Pour l’archipel nippon, la menace est prise très au sérieux. Le Financial Times a estimé qu’une chute brutale de la clientèle chinoise pourrait amputer les dépenses touristiques annuelles de 2 200 Mrds JPY (environ 14 Mrds USD) – soit autour de 0,3% du PIB japonais. En clair, un boycottage prolongé des visiteurs de Chine suffirait à freiner significativement la croissance du pays. Les professionnels du secteur redoutent de revivre le scénario noir de la pandémie, quand les flux touristiques s’étaient taris.
Escalade diplomatique et risques stratégiques
La crise actuelle dépasse toutefois le seul enjeu des voyages. Derrière l’avertissement aux touristes se profile un bras de fer diplomatique et militaire sans précédent récent entre Pékin et Tokyo. Pour la Chine, les propos de Mme Takaichi sur Taïwan constituent une ligne rouge qu’elle entend faire respecter par des démonstrations de force. Outre les incursions de ses garde-côtes autour des îles disputées, Pékin a multiplié les messages offensifs : son ministère de la Défense a averti que “toute intervention japonaise [à Taïwan] serait vouée à l’échec”, tandis que la propagande d’État qualifie la cheffe du gouvernement japonais d’”irresponsable” et “belliqueuse”. Sur les réseaux sociaux chinois, la fièvre nationaliste est montée d’un cran, de nombreux internautes reprenant la rhétorique officielle et appelant à faire payer au Japon sa “provocation”.
Tokyo, de son côté, se retrouve en position délicate. Le gouvernement nippon clame que la position du Japon sur Taïwan n’a pas changé – autrement dit, que Mme Takaichi n’a pas annoncé d’abandon du pacifisme constitutionnel, mais a seulement explicité un cas de figure extrême. Pour désamorcer la crise, un haut émissaire a été dépêché à Pékin : Masaaki Kanai, directeur des affaires asiatiques au ministère japonais des Affaires étrangères, est arrivé en Chine pour expliquer que la déclaration de la Première ministre “ne constitue pas un changement de doctrine” et pour exhorter les autorités chinoises à la retenue.
Officiellement, Tokyo déplore l’appel au boycott touristique, jugé “incompatible avec l’objectif d’une relation mutuellement bénéfique”, et demande à Pékin de “prendre les mesures appropriées ” pour apaiser la situation. En privé, les diplomates japonais s’inquiètent de la tournure des événements alors même que la conjoncture économique
Le spectre de 2012
Cette confrontation ravive en effet de vieux souvenirs. Il y a un peu plus de dix ans, en 2012, un différend territorial similaire autour des îles Senkaku/Diaoyu avait déjà enflammé les relations sino-japonaises. À l’époque, la nationalisation de ces îlots par Tokyo avait provoqué de violentes manifestations anti-japonaises en Chine, un boycott des produits nippons et un effondrement du tourisme : les arrivées de visiteurs chinois au Japon avaient chuté d’environ 25% en quelques mois. Les deux puissances avaient frôlé la crise commerciale ouverte, Pékin allant jusqu’à restreindre ses exportations de terres rares cruciales à l’industrie nippone – une mesure de rétorsion qui avait pris de court de nombreux fabricants d’électronique et d’automobiles. Certains redoutent qu’un schéma comparable ne se répète aujourd’hui.
En toile de fond, la crise actuelle met en lumière la nécessité pour Tokyo de réduire sa dépendance vis-à-vis de la Chine dans certains domaines stratégiques. Qu’il s’agisse du tourisme (en diversifiant les marchés de provenance des voyageurs) ou de l’approvisionnement industriel (en sécurisant des sources alternatives pour les minerais et composants critiques), le Japon pourrait tirer de cette épreuve une leçon de résilience. De son côté, Pékin joue une partie délicate : user de l’arme touristique et commerciale pour faire pression envoie un message politique clair, mais comporte le risque d’accélérer la méfiance de ses partenaires et de pousser ses voisins à renforcer leurs alliances face à elle.





















