L'empire étranger du groupe énergétique russe Lukoil représente la cible d'acquisition la plus ambitieuse à ce jour pour Gunvor, mais selon des banquiers et des sources internes, il semble bien au-delà des capacités d'emprunt du négociant suisse.
Lukoil a lancé la vente de ses actifs étrangers le 27 octobre, après avoir été frappé par de nouvelles sanctions américaines et britanniques. Trois jours plus tard, l'entreprise est entrée en négociations avec Gunvor.
En termes de fonds propres, la société russe pèse trois fois plus lourd que Gunvor. Ses actifs à l'étranger comprennent des raffineries en Europe, des participations dans des champs pétroliers au Kazakhstan, en Ouzbékistan, en Irak et au Mexique, ainsi que des centaines de stations-service à travers le monde.
Selon son rapport financier 2024, la filiale viennoise Lukoil International GmbH affichait des fonds propres de 22 milliards de dollars, dont 18,8 milliards en actifs immobilisés (immobilier et équipements) et 3,2 milliards en liquidités.
La composition et la valeur de ces actifs n'ont pas changé depuis 2024, ont indiqué deux sources proches de Lukoil. L'entreprise ne présente par ailleurs aucune dette, selon ses documents et ces mêmes sources.
De son côté, Gunvor a déclaré en 2024 des fonds propres de 6,8 milliards de dollars.
Les deux sociétés ont refusé de commenter cet article.
DES CRITÈRES DE PRÊT DIFFICILES À REMPLIR
À l'instar de la plupart des maisons de négoce, Gunvor possède peu d'actifs immobilisés et dispose d'importantes liquidités, après avoir généré plusieurs milliards de dollars sur des marchés pétroliers et gaziers très volatils ces dernières années.
Les fonds propres 2024 de Gunvor incluaient 4,3 milliards de dollars en liquidités et environ 2,5 milliards d'actifs immobilisés.
Si cette trésorerie peut contribuer à une acquisition, il lui faudrait néanmoins emprunter près de 18 milliards de dollars si Lukoil était valorisée à 22 milliards.
Un tel niveau d'emprunt serait difficile à atteindre, estiment deux banquiers travaillant avec Gunvor. Ils ont requis l'anonymat, n'étant pas autorisés à s'exprimer publiquement.
Le ratio d'endettement de Gunvor était de -0,6 l'an dernier, grâce à une trésorerie abondante et une dette ajustée relativement faible de 3,8 milliards de dollars. Si Gunvor devait emprunter 18 milliards et utiliser toutes ses liquidités, ce ratio dépasserait 2, un seuil jugé inacceptable par les prêteurs selon les deux sources bancaires.
Pour accorder un prêt, les banques exigent des maisons de négoce un ratio dette/fonds propres n'excédant pas 1,5, précisent-elles.
UN EXAMEN MINUTIEUX DES ÉTATS ET PARTENAIRES
L'opération serait également soumise à de nombreux obstacles réglementaires et pourrait raviver l'attention sur les liens de Gunvor avec la Russie.
Les autorités des pays où Lukoil est implantée devront approuver l'accord. Lukoil produit un demi-million de barils de pétrole par jour hors de Russie, soit 0,5 % de la production mondiale, dans des pays comme l'Irak, le Kazakhstan ou l'Azerbaïdjan.
Par ailleurs, Gunvor n'a jamais géré de projet pétrolier d'envergure.
Les autorités d'Irak, du Kazakhstan et d'Azerbaïdjan ont refusé de commenter.
En Bulgarie, selon les médias locaux, des modifications législatives sont en préparation pour permettre la prise de contrôle de la raffinerie de Burgas, après que des responsables politiques ont déclaré vouloir un nouveau propriétaire sans liens russes.
Gunvor possède des actifs en Russie mais s'en est éloigné et concentre désormais ses principales opérations aux États-Unis.
La société suisse a été le plus grand négociant de pétrole russe à la faveur de son expansion dans les années 2000, lorsque son directeur général Torbjorn Tornqvist co-détenait Gunvor avec Guennadi Timtchenko, proche allié du président russe Vladimir Poutine.
Timtchenko a vendu ses parts en 2014 en raison des sanctions américaines le visant. À l'époque, le Trésor américain affirmait, sans fournir de preuve, que Poutine détenait des investissements chez Gunvor et aurait pu accéder à ses fonds. Gunvor a nié ces allégations.
La situation est d'autant plus complexe que Lukoil détient des dizaines de projets hors de Russie avec des majors comme Chevron, BP, Eni et Shell.
Ces projets, tels que Karachaganak au Kazakhstan ou Shah Deniz en Azerbaïdjan, accordent aux partenaires existants un droit de préemption sur les actifs en cas de cession par l'un d'eux, comme Lukoil.
Chevron, BP, Eni et Shell ont refusé de commenter.
Gunvor attend le feu vert des régulateurs américains, a déclaré cette semaine Torbjorn Tornqvist, précisant qu'il n'envisage pas de revendre des actifs à Lukoil si les sanctions venaient à être levées à l'avenir.



















