Commençons par détailler un peu ces chocs. Le premier est celui de la normalisation monétaire : dès qu'un marché très valorisé a dû intégrer une hausse du taux d'actualisation, les multiples se sont comprimés rapidement. Le deuxième est celui des chocs macro-financiers : guerre commerciale, inversion de courbe, stress de crédit, inflation importée ou choc énergétique ont régulièrement fait basculer le marché d'une logique de croissance bénéficiaire vers une logique de préservation du capital. Le troisième est celui des chocs exogènes purs, dont le cas extrême reste la pandémie de 2020.
Ce qui ressort de cette séquence 2016-2026, c'est que les corrections ne naissent pas seulement d'une mauvaise nouvelle ; elles apparaissent surtout quand une mauvaise nouvelle frappe un marché déjà exigeant en valorisation, déjà dépendant de la liquidité, ou déjà vulnérable à une révision du scénario macro. Les travaux de la Fed, de la BIS et du FMI convergent d'ailleurs sur ce point : la sensibilité des actifs risqués augmente fortement lorsque les anticipations de croissance, d'inflation et de politique monétaire se déplacent simultanément.
Chronologie des baisses significatives

15 août 2016 – 4 novembre 2016
- Nombre de jours : 81
- Point haut : 2194
- Point bas : 2084
- Déclin : -5,0%
Ce repli de fin de cycle est d’abord une correction d’incertitude politique. L’élection présidentielle américaine a accru la prime de risque exigée par les investisseurs, car les marchés ne savaient pas encore quelle orientation prendraient la politique commerciale, budgétaire, migratoire et réglementaire de la future administration. Dans un marché déjà cher et très calme en volatilité, ce type d’incertitude agit comme un choc sur les multiples plus que sur les bénéfices immédiats. Les travaux académiques sur l’élection de 2016 montrent d’ailleurs que les marchés associaient alors une victoire de rupture à une hausse sensible de la volatilité implicite et à une réévaluation du risque macro.
26 janvier 2018 – 9 février 2018
- Nombre de jours : 14
- Point haut : 2873
- Point bas : 2533
- Déclin : -11,8%
La correction de février 2018 marque la fin brutale du régime de volatilité anormalement basse qui avait dominé 2017. Le déclencheur immédiat a été la remontée rapide des rendements obligataires américains, nourrie par la crainte d’une inflation plus ferme et d’une Fed potentiellement plus agressive. Mais le mécanisme de propagation fut surtout technique : la hausse du VIX a provoqué une liquidation forcée de stratégies vendeuses de volatilité, ce qui a amplifié le repli des actions bien au-delà d’un simple ajustement fondamental. La BIS a montré que l’épisode doit beaucoup à la structure de marché et à la désintégration de positions construites sur l’hypothèse erronée d’une volatilité durablement comprimée.
21 septembre 2018 – 26 décembre 2018
- Nombre de jours : 96
- Point haut : 2941
- Point bas : 2347
- Déclin : -20,2%
Le sell-off de fin 2018 est plus macro et plus profond. Le marché a alors intégré simultanément une Fed jugée trop restrictive, un ralentissement du cycle mondial, une dégradation de la dynamique chinoise et une escalade de la guerre commerciale entre Washington et Pékin. Autrement dit, le marché a commencé à craindre une erreur de politique monétaire au moment même où le moteur extérieur de la croissance mondiale se fragilisait. La baisse n’a donc pas seulement été une compression des multiples ; elle a aussi traduit une révision à la baisse de la trajectoire des bénéfices, dans un contexte où les investisseurs doutaient de la capacité de l’économie américaine à rester décorrélée du ralentissement global.
1er mai 2019 – 3 juin 2019
- Nombre de jours : 33
- Point haut : 2954
- Point bas : 2729
- Déclin : -7,6%
Le printemps 2019 a vu le retour du risque de fragmentation commerciale. La reprise de l’affrontement tarifaire entre les États-Unis et la Chine a ravivé la peur d’un choc sur les chaînes de valeur, sur l’investissement des entreprises et sur la croissance du commerce mondial. Cette correction a aussi été alimentée par le signal de l’inversion de la courbe des taux, que les marchés interprètent depuis longtemps comme un avertissement avancé sur le cycle. Les travaux de la Fed de New York, de la Fed de Cleveland et de la BIS rappellent qu’une courbe inversée n’est pas une cause de récession, mais un puissant agrégateur des anticipations de ralentissement, d’assouplissement monétaire futur et de baisse du taux neutre perçu.
26 juillet 2019 – 5 août 2019
- Nombre de jours : 10
- Point haut : 3028
- Point bas : 2822
- Déclin : -6,8%
La correction estivale de 2019 a été déclenchée par une nouvelle montée des tensions commerciales, aggravée par la baisse du yuan après l’annonce de nouveaux droits de douane américains. Ce point est important : lorsque la guerre commerciale touche aussi la variable de change, le marché cesse de voir le conflit comme une simple négociation tarifaire et commence à craindre une logique plus durable de fragmentation du commerce mondial. C’est ce qui explique la brutalité du mouvement et le regain des peurs de récession. Les analyses du FMI sur la fragmentation géoéconomique montrent précisément que la multiplication des restrictions commerciales réduit l’efficacité productive, pèse sur l’investissement et finit par se transmettre à la croissance potentielle.
19 février 2020 – 23 mars 2020
- Nombre de jours : 33
- Point haut : 3394
- Point bas : 2192
- Déclin : -35,4%
La chute de mars 2020 reste le choc de marché le plus violent de la période. Ce n’était pas une simple correction de valorisation, mais une dislocation simultanée de la demande, de l’offre, de la mobilité, du crédit et de la visibilité bénéficiaire. À la pandémie s’est ajoutée la guerre des prix sur le pétrole entre l’Arabie saoudite et la Russie, ce qui a aggravé le stress sur les marchés de crédit et renforcé la panique inter-actifs. Dans ce type de choc, les investisseurs ne vendent pas seulement parce que les profits vont baisser ; ils vendent parce qu’ils ne savent plus modéliser ni les profits, ni la durée du choc, ni même le fonctionnement normal des marchés. Les autorités monétaires ont dû répondre par des mesures d’urgence inédites pour restaurer la liquidité et empêcher une crise sanitaire de se transformer en crise financière systémique.
2 septembre 2020 – 24 septembre 2020
- Nombre de jours : 22
- Point haut : 3588
- Point bas : 3209
- Déclin : -10,6%
Le repli de septembre 2020 a été une correction de surchauffe au sein d’un rebond post-Covid extrêmement concentré. Les mégacaps technologiques avaient porté l’essentiel de la remontée du marché, dans un environnement de taux réels très bas et d’anticipations de soutien budgétaire supplémentaires. Lorsque ces anticipations ont commencé à vaciller, avec en toile de fond l’absence de nouveau plan de relance immédiat, la remontée des cas de Covid et l’approche de l’élection présidentielle, le marché a corrigé d’abord par les segments les plus longs en duration. Le point macro clé est que la baisse a touché un marché où la croissance nominale restait encore dépendante de la politique publique, ce qui augmentait mécaniquement la sensibilité des actions à toute déception sur le stimulus.
16 février 2021 – 4 mars 2021
- Nombre de jours : 16
- Point haut : 3950
- Point bas : 3723
- Déclin : -5,7%
La correction du début 2021 a été celle du « reflation trade ». Avec la réouverture de l’économie, les plans de relance massifs et la remontée des anticipations d’inflation, les rendements longs américains se sont tendus rapidement. Or, quand le taux sans risque remonte, la valeur actualisée des flux futurs diminue, et ce sont les segments les plus chers et les plus dépendants de bénéfices lointains qui souffrent le plus. Le FMI a montré que la hausse des taux nominaux en 2021 reflétait à la fois des anticipations d’inflation plus élevées et, surtout sur certaines maturités, une remontée des taux réels ; la Fed a elle-même reconnu dans son rapport annuel que le marché avançait fortement le calendrier du retrait d’accommodation monétaire.
2 septembre 2021 – 4 octobre 2021
- Nombre de jours : 32
- Point haut : 4546
- Point bas : 4279
- Déclin : -5,9%
Le repli de l’automne 2021 a cumulé trois sources de stress : la vague Delta, les inquiétudes sur Evergrande et l’idée que la Fed approchait d’un tapering plus concret. Macroéconomiquement, cela revenait à combiner un risque sur la croissance réelle, via les perturbations sanitaires et les chaînes d’approvisionnement, avec un risque sur la liquidité mondiale, via la future réduction des achats d’actifs. L’affaire Evergrande a surtout joué comme révélateur : elle a ravivé la peur qu’un ralentissement chinois, notamment via l’immobilier, puisse se propager au reste du monde par le commerce, les matières premières et le sentiment de risque.
22 novembre 2021 – 3 décembre 2021
- Nombre de jours : 11
- Point haut : 4744
- Point bas : 4495
- Déclin : -5,2%
La correction de fin 2021 a été alimentée par un double choc de narration. D’un côté, l’apparition d’Omicron a remis sur la table le risque d’un frein sanitaire à la normalisation mondiale. De l’autre, Jerome Powell a ouvert la porte à une accélération du tapering, signalant que l’inflation n’était plus traitée comme purement transitoire. Pour le marché, cela signifiait un mélange défavorable : davantage d’incertitude sur l’activité à court terme, et moins de soutien monétaire à moyen terme. Ce type de configuration pèse particulièrement sur les actifs qui avaient jusque-là bénéficié de la combinaison croissance plus liquidité abondante.
4 janvier 2022 – 13 octobre 2022
- Nombre de jours : 282
- Point haut : 4819
- Point bas : 3492
- Déclin : -27,5%
Le bear market de 2022 est le plus classique dans sa mécanique, et l’un des plus sévères dans son ampleur. L’inflation américaine était devenue trop élevée et trop diffuse pour être ignorée, forçant la Fed à resserrer brutalement sa politique. L’invasion de l’Ukraine par la Russie a ajouté un choc énergétique et alimentaire mondial, aggravant l’inflation importée et comprimant le revenu réel disponible. Dans un tel régime, les actions subissent un double effet négatif : compression des multiples par hausse du taux d’actualisation, puis révision des profits à mesure que le ralentissement prend forme. La Fed a explicitement indiqué en septembre 2022 que l’inflation restait trop élevée et que de nouveaux resserrements seraient nécessaires ; de son côté, la banque centrale américaine a aussi documenté que la guerre en Ukraine avait provoqué un bond majeur du risque géopolitique mondial, avec des effets mesurables sur l’activité et l’inflation.
28 mars 2024 – 19 avril 2024
- Nombre de jours : 22
- Point haut : 5265
- Point bas : 4954
- Déclin : -5,9%
La correction du printemps 2024 provient d’un repricing de taux. Les statistiques d’inflation américaines ont montré une désinflation moins rapide qu’espéré, ce qui a repoussé les anticipations de baisse de taux de la Fed. À ce facteur monétaire s’est ajouté le regain de tension au Moyen-Orient entre l’Iran et Israël, qui a ravivé la prime géopolitique sur l’énergie. Pour le marché actions, le mécanisme est limpide : si l’inflation est plus « sticky », la banque centrale garde des taux restrictifs plus longtemps, les rendements réels restent élevés, et les multiples se contractent mécaniquement. Le FMI insistait d’ailleurs au printemps 2024 sur la nécessité de sécuriser l’atterrissage de l’inflation, ce qui impliquait des banques centrales encore prudentes malgré le reflux déjà observé sur les prix.
16 juillet 2024 – 5 août 2024
- Nombre de jours : 20
- Point haut : 5670
- Point bas : 5119
- Déclin : -9,7%
La baisse de l’été 2024 a été une vraie alerte de cycle. Le marché a commencé à craindre que la Fed ait trop attendu avant d’assouplir, tandis que des indicateurs d’activité plus faibles ravivaient la thèse d’un ralentissement plus marqué. L’épisode a été aggravé par le choc venu du Japon, avec l’unwinding de positions de carry trade après un mouvement violent sur les marchés nippons. En d’autres termes, une inquiétude macro domestique sur la croissance américaine a rencontré un stress de positionnement global, ce qui explique la rapidité de la correction. Les comptes rendus de marché de l’époque soulignent précisément cette combinaison entre faiblesse des données américaines, hausse de l’aversion au risque et débouclement d’effets de levier internationaux.
19 février 2025 – 7 avril 2025
- Nombre de jours : 47
- Point haut : 6147
- Point bas : 4835
- Déclin : -21,3%
Le retracement de 2025 correspond à un vrai choc de régime commercial. L’escalade tarifaire a fait ressurgir la crainte d’un ralentissement mondial auto-infligé : hausse des coûts d’importation, marges sous pression, investissement retardé, chaînes d’approvisionnement reconfigurées et risque de réaccélération inflationniste. Ce qui a fait mal au marché, ce n’est pas seulement la perspective de droits de douane plus élevés, mais l’idée qu’un durcissement commercial puisse simultanément affaiblir la croissance et compliquer la tâche de la Fed. Reuters rapportait alors que la correction du S&P 500 se nourrissait précisément de cette peur d’un conflit tarifaire capable de ranimer l’inflation tout en faisant basculer l’économie vers la récession. Cette lecture est cohérente avec les travaux du FMI sur la fragmentation, qui concluent que la multiplication des barrières commerciales finit par peser sensiblement sur la production mondiale.
29 octobre 2025 – 21 novembre 2025
- Nombre de jours : 22
- Point haut : 6920
- Point bas : 6522
- Déclin : -5,8%
Cette correction a été dominée par la peur d’une bulle sur l’intelligence artificielle. Le fond macro-financier est classique : quand une thématique concentre une part croissante de la capitalisation, des dépenses d’investissement et des attentes bénéficiaires, le marché devient très sensible au moindre doute sur la monétisation, le rythme d’adoption ou le retour sur capital. En 2025, la concentration des performances autour de l’IA avait rendu les indices américains plus vulnérables à une correction de leadership. Les institutions internationales relevaient en parallèle que l’investissement lié à l’IA pesait déjà lourd dans la dynamique nord-américaine, ce qui signifie qu’une remise en question de cette locomotive pouvait avoir des effets au-delà du seul secteur technologique.
28 janvier 2026 – 24 mars 2026
- Nombre de jours : 53
- Point haut : 7002
- Point bas : 6474
- Déclin : -7,6%
La correction la plus récente combine trois stress d’une nature différente mais cumulative. D’abord, la guerre avec l’Iran a provoqué une flambée du pétrole, donc une remontée du risque inflationniste et une dégradation de la perspective de croissance réelle. Ensuite, le marché a commencé à s’inquiéter de poches de fragilité dans le private credit, segment devenu systémique dans le financement des entreprises hors banques. Enfin, la narration IA s’est fissurée à la marge, notamment autour du software et de la soutenabilité de certaines attentes de croissance. C’est exactement le type de cocktail qui pèse sur les actions : choc énergétique, crainte de contagion financière et doute sur le moteur bénéficiaire dominant. Les analyses récentes montrent que la hausse du pétrole liée au conflit a rapidement resserré les conditions financières, tandis que plusieurs grandes banques ont alerté sur la vulnérabilité du crédit privé et sur les défauts potentiels dans les secteurs les plus exposés à la disruption par l’IA.
Le S&P 500 ne corrige jamais vraiment par simple accident. Les baisses courtes de 5% à 10% correspondent souvent à un ajustement de valorisation lorsque le marché doit recalibrer les taux, la liquidité ou la trajectoire de croissance. En revanche, les épisodes de plus de 15% apparaissent quand plusieurs variables se dérèglent en même temps : politique monétaire, commerce mondial, énergie, crédit ou choc exogène. Le fil conducteur est donc moins la nature exacte de l’événement déclencheur que sa capacité à faire bouger simultanément le taux d’actualisation et les anticipations bénéficiaires. C’est pour cette raison que les corrections les plus violentes naissent presque toujours dans des marchés chers, concentrés et convaincus que la liquidité publique restera abondante.
Alors que le S&P 500 baisse de 3-4% depuis le début de l'année, les investisseurs se demandent jusqu'au ira ce retracement. La guerre en Iran, et ses conséquences, peut-elle faire basculer dans une zone correction plus sévère ?


















