Géant de l’industrie pharmaceutique mondiale, Merck KGaA (à ne pas confondre avec l’américain Merck & Co) puise ses racines dans le Saint-Empire romain germanique de 1668. Le groupe a largement contribué à forger la réputation de l’Allemagne comme "pharmacie de l'Europe" au XIXe siècle. Pourtant, sa puissance industrielle moderne s’est bâtie sur un héritage plus singulier : la commercialisation de produits alcaloïdes.
Dès les années 1880, le laboratoire familial se lance dans la production de cocaïne. Si la production dépasse à peine le kilo en 1884, la découverte des propriétés anesthésiantes de la substance change la donne : les volumes explosent au cours des décennies suivantes. Parallèlement, Merck extrait la codéine dès 1827, un composé toujours utilisé de nos jours. Le commerce de ces alcaloïdes remplit les caisses de la société jusqu'en 1925, date à laquelle les conventions de Genève et de la Haye imposent les premières régulations sur les stupéfiants.
L’histoire contemporaine du groupe est marquée par un virage vers l’innovation thérapeutique : vaccins, antibiotiques, vitamines et biotechnologies remplacent les drogues dures. Aujourd'hui, Merck structure ses activités autour de trois pôles majeurs : Life Science fournit des outils et des solutions nécessaires aux scientifiques pour produire des thérapies biologiques. Healthcare se concentre sur les maladies graves ou chroniques, la neurologie, l’oncologie (cancer) et la fertilité. Plus surprenant, le segment Electronics fournit l’industrie des semiconducteurs (résine photosensible, nettoyant wafer), des écrans et des composants pour l’industrie automobile.
Le chiffre d'affaires provient en grande majorité des segments Healthcare (41%) et Life Science (43%), le reste étant attribuable à l'électronique (17%). Coté géographique, les revenus sont bien diversifié entre les principales régions du monde avec tout de même une légère domination des Etats-Unis et de l’Europe
Healthcare freiné par la concurrence
Le segment Healthcare mise désormais sur l'intégration de SpringWorks Therapeutics, acquis en juillet 2025. Cette opération stratégique propulse la société dans le secteur des maladies rares, avec le déploiement mondial d’Ogsiveo et d’Ezmelky (oncologie). Si l'Europe et l'Amérique du Nord maintiennent actuellement l'activité, des lancements sont attendus au Japon et en Chine pour prendre le relais.
Toutefois, le groupe doit faire face à des vents contraires. La direction anticipe que les ventes du Mavencald (sclérose en plaques) devraient s’effondrer aux États-Unis face à l'arrivée des génériques. A l’opposé, le traitement contre l'infertilité (Pergoveris) bondit de 20%, tandis que les gammes cardiovasculaires et maladies rares soutiennent les revenus. Malgré ces succès ciblés, le segment recule de 3,4% au premier trimestre, pénalisé par une concurrence de plus en plus agressive.
Pour redresser la barre, la direction s'appuie sur trois piliers : réussir l'intégration de SpringWorks, maximiser la rentabilité des marques historiques et équilibrer les risques entre R&D interne et acquisitions externes. Les perspectives pour 2026 restent néanmoins sombres. La direction anticipe une croissance organique négative, comprise entre -6% et -3%
Life Science : moteur de croissance
Avec une progression de 8,4% au premier trimestre, le segment Life Science s'impose comme la locomotive du groupe. Ce succès valide une stratégie d'investissement massive dans les nouvelles modalités, telles que les thérapies géniques, les ADC (anticorps conjugués) et l'automatisation des laboratoires. Depuis le 1er janvier 2026, l'activité s'appuie sur un modèle opérationnel plus agile, structuré autour de trois unités spécialisées : Process solution (développement des médicaments), Advanced solution (produits sur mesures), Discovery solution (recherche).
L’unité Process solution est en nette progression au premier trimestre avec une hausse de 16% des ventes portée par la demande importante des fabricants de biotechnologie et de produits pharmaceutiques. Même tendance pour Discovery solution (+1,6%) qui profite de l'amélioration des budgets dans le monde académique et Advanced solution (+4%). Le segment progresse de 7,4% malgré les effets de changes négatifs et les tarifs douaniers américains.
Côté prévisions, elles sont cette fois ci positives, le groupe anticipe une croissance organique des ventes située entre +4% et +7%.
Electronics, ne pas rater le train de l’IA
Contre toute attente, l'intelligence artificielle s'invite au cœur d'une société de santé bicentenaire. Merck a su saisir l’opportunité du boom des semi-conducteurs pour transformer son segment Electronics en un véritable "pure-player" du secteur. Représentant 17% du chiffre d'affaires en 2025, cette division fournit plus de 200 produits stratégiques, des nettoyants pour wafers aux systèmes de distribution de gaz chimiques. Signe de cette ambition : le groupe a inauguré cet hiver un "mégasite" à Taïwan pour répondre à la demande mondiale.
Si l’activité semi-conducteurs affiche une belle dynamique (+7,5% au premier trimestre), les performances au sein du segment restent contrastées : Métrologie & Inspection affiche un bond spectaculaire de +50% pendant que Delivery Systems & Services recule de 10%, suivi par l’Optoélectronique qui baisse de 4,2%.
Bien que Merck profite de l'essor des infrastructures liées à l'IA, la faiblesse de certaines divisions annexes limite la croissance globale du segment à +4,2%. Pour le reste de l’exercice, le groupe reste toutefois optimiste et table sur une progression organique de ses ventes comprise entre +3% et +7%.
Un géant en pleine mue : entre résilience et reconquête
L’heure est au bilan pour Merck KGaA. Après l’euphorie de l’après-Covid, le géant allemand peine à retrouver une croissance soutenue. Depuis trois ans, le chiffre d’affaires stagne et les marges s’effritent légèrement. Pourtant, l’entreprise ne montre aucun signe de basculement et fait preuve d’une solidité à toute épreuve, sans pour autant progresser.
Au premier trimestre, Merck a pourtant battu les attentes du consensus avec une croissance organique de 2,9% de son chiffre d'affaires et de 5,3% pour son EBITDA. Toutefois, cette performance opérationnelle a été totalement gommée par des effets de change fortement défavorables. Résultat : en données publiées, le chiffre d'affaires recule de -2,8% et l’EBITDA s'effrite de -0,3%.
Si la résilience du groupe n’est plus à prouver, le défi reste de taille : pour séduire à nouveau les investisseurs, Merck devra transformer cette stabilité en une croissance nette et durable.
Comment renouer avec la croissance ?
Le challenge réside désormais dans la capacité de la société à relancer durablement sa croissance. Le premier trimestre 2026 a offert un aperçu encourageant, bien que les effets de change aient pesé sur les résultats publiés. Positionné comme un partenaire stratégique de l’industrie des semi-conducteurs, Merck profite de la montée en puissance des puces haute performance. Ces technologies nécessitent des matériaux de pointe que le groupe allemand est l’un des rares à maîtriser.
L’acquisition de SpringWorks Therapeutics transforme le profil de Merck dans le domaine des maladies rares. Si son déploiement mondial réussit, les produits Ogsiveo et Ezmelky devraient devenir des piliers de rentabilité. Bénéficiant de marges élevées et mieux protégés de la concurrence que les gammes plus anciennes, ces nouveaux traitements ont vocation à compenser l'érosion naturelle des brevets historiques.
Sur les marchés, la valorisation de Merck reflète un optimisme prudent : le titre s'échange à 20,2x les bénéfices attendus pour 2026, un multiple qui devrait s'ajuster à 17,5 en 2027. Au-dessus du secteur, cette valorisation est en partie expliquée par le profil technologique de la société. La confiance des investisseurs revient progressivement, le consensus affichant une recommandation à l'achat avec un objectif de cours supérieur de 16% au niveau actuel.





















