En cherchant les gagnants cachés de l'intelligence artificielle, on s'attend à tout sauf à tomber sur un fabricant de toilettes. C'est pourtant la surprise que réserve TOTO, le spécialiste nippon de la céramique, dont l'action a doublé depuis juin 2025. La demande de WC n'ayant pas explosé, le secret de cette croissance se cache manifestement ailleurs.

Graphique TOTO LTD.

Pour fabriquer les puces de mémoire de nouvelle génération, basées sur l'architecture 3D NAND qui consiste à empiler les couches de mémoire, la précision est le maître mot. Les constructeurs utilisent une technique dite de gravure cryogénique pour creuser des canaux microscopiques parfaitement droits sur les wafers. Le défi technique est réel : à des températures aussi extrêmes, n'importe quel système de fixation classique (mécanique ou par le vide) se déforme et impacte directement la qualité du produit fini. C'est précisément là qu'interviennent les mandrins électrostatiques (ESC) en céramique fine de TOTO.Ce composant sert de support pour maintenir les wafers parfaitement immobiles pendant l'opération. 

Au-delà de la prouesse technique, le modèle économique s'avère particulièrement rentable : le mandrin est une pièce d'usure qu'il faut remplacer régulièrement. Grâce à son expertise de la céramique, le groupe s'est imposé sur ce marché de niche crucial. Son client historique, l'américain Lam Research, intègre directement les solutions de la firme à ses machines de gravure cryogénique, qui équipent ensuite les leaders mondiaux de la puce mémoire comme Samsung, SK Hynix ou Micron.

La mine d’or derrière les toilettes 

Deux divisions donc, avec deux dynamiques bien différentes. Le segment toilettes et logement, bien que représentant 90,8% du chiffre d'affaires total, tourne au ralenti, entraîné par la dynamique négative de l'immobilier chinois. Pour l’exercice clos au 31 mars 2026, les profits sont en recul de 9,7% et la marge opérationnelle s’établit à 4,1%. Pas suffisant pour alimenter le retour des capitaux, c’est la deuxième division, bien qu'extrêmement minoritaire, qui porte les bénéfices du groupe. 

Le business de la céramique est florissant, encore plus depuis le boom de l’infrastructure IA. Alors que ce segment ne représente que 9,1 % du chiffre d’affaires, il génère plus de bénéfice opérationnel que la division housing. La dynamique est forte et ne donne pas de signe de retournement, sur la même période les profits ont bondi de +41,7% et le segment affiche une marge opérationnelle de 42,93%. C’est donc l’infrastructure IA qui porte le groupe actuellement avec plus de la moitié des bénéfices opérationnels. 

TOTO affiche une santé financière remarquable. Sa trésorerie, largement positive, est capable d'encaisser des chocs économiques à court terme. Si cette situation exclut tout risque de faillite, la société gagnerait certainement à adopter une gestion moins conservatrice de son capital : stocker du cash non productif bride le rendement des actionnaires.

En parallèle, TOTO démontre une solide capacité à générer des liquidités. Cette dynamique s'est accélérée avec la baisse des investissements, faisant bondir le Free Cash Flow (FCF) à +307 MUSD. Portés par le boom de l'IA, ces indicateurs devraient continuer de progresser de concert vers des sommets.

Le titre a doublé en un an... mais n'a fait que rattraper son niveau de 2021

Avec ce coup de boost IA, le titre a doublé en un an. Pour autant, il a tout juste dépassé son point haut de 2021. Il convient de rappeler à nouveau que la division nouvelles technologies, qui porte le groupe, reste extrêmement minoritaire en part du chiffre d'affaires. En outre, TOTO n’occupe que la deuxième place des producteurs de mandrins électrostatiques, derrière son compatriote Kyocera Corporation, géant historique de ce marché. 

Le changement de narration a largement profité au titre. Jusqu'à récemment, la direction employait des termes vagues dans ses rapports financiers pour décrire son activité technologique. A Wall Street comme ailleurs, les fonds d’investissement ont tendance à classer les sociétés selon des codes d’activité. Pour TOTO, c'est "équipement de maison". Durant les années précédentes, le titre est donc naturellement passé sous le nez de la planète finance.

Le coup de projecteur a eu lieu en février 2026 avec la publication par le fonds activiste britannique Palliser Capital d'une présentation appelée “TOTO Value Enhancement Plan”. Palliser révèle alors au monde la situation de monopole technologique de la société sur les mandrins indispensables aux machines de gravure de Lam Research. La publication de résultats qui a suivi est allée dans le sens du fonds britannique. La suite des évènements se lit dans le cours boursier.

Un marché encore endormi

Si la note de Palliser a réveillé les hedge funds et les activistes, les grands fonds institutionnels, les ETF et les particuliers restent encore dans le flou. Un investisseur qui survolerait rapidement les états financiers de TOTO parviendrait à une conclusion trompeuse : celle d'une entreprise à croissance lente, avec une hausse du chiffre d'affaires global de seulement 1.8% sur un an. Tant que la division logement pèsera 90% des ventes, le profil de la société fera fuir les investisseurs axés sur la "pure croissance". 

Cette anomalie se reflète dans une valorisation restée avantageuse, même après la forte hausse récente du titre. En 2026, le PER s'établit à 20.9x, soit en dessous de sa moyenne historique, offrant un point d'entrée fondamentalement intéressant. 

Investir dans TOTO revient à faire un double pari : soit sur la reprise du marché de l'équipement de la maison, soit sur une forte accélération des ventes de la branche technologique. Quoi qu'il en soit, le titre offre une exposition non négligeable à l'IA qui n'a pas encore été pleinement intégrée par l'ensemble des marchés. Le catalyseur Palliser Capital ayant réveillé les initiés, il ne manque plus que la prise de conscience des flux institutionnels pour enclencher une revalorisation majeure du titre.