Ce retrait illustre l’effet domino d’un ralentissement brutal de l’éolien offshore américain au cours des deux dernières années. Retards accumulés, explosion des coûts et annulations en cascade ont ébranlé l’ensemble de la filière. Résultat : des milliers d’emplois et des milliards de dollars d’investissements menacés.

Un secteur en crise face aux revirements politiques

"Lorsqu’un projet s’enlise, c’est toute la chaîne d’approvisionnement qui trinque, et cela dépasse largement les frontières d’un seul État", alerte Stephanie Francoeur, d’Oceantic, un organisme représentant l’industrie de l’éolien en mer.  En 2022, la société d’études de marché 4C Offshore prévoyait que le marché américain dépasserait l’objectif de 30 gigawatts (GW) d’éoliennes en mer d’ici 2030, fixé par l’ex-président Joe Biden. Mais l’an dernier, ce même cabinet a revu ses prévisions à la baisse, estimant que moins de 25 GW seraient finalement installés.

Les signaux d’alerte s’accumulent. Le grand port éolien offshore du New Jersey, censé être un moteur de l’expansion du secteur sur la côte Est, est en cours de réaffectation. Des contrats de plusieurs milliards de dollars pour la construction de navires de soutien se sont évaporés, et les industriels abandonnent leurs projets les uns après les autres, selon des déclarations publiques et des entretiens menés par Reuters avec dix dirigeants du secteur.

Autrefois considéré comme un pilier de la transition énergétique, l’éolien offshore subit de plein fouet l’explosion des coûts et l’incertitude politique. Dernier coup porté à la filière : Donald Trump a ordonné le mois dernier la suspension des nouveaux baux fédéraux pour l’éolien en mer, qualifiant les turbines de "laides, coûteuses et nuisibles pour la faune".

Hostile aux énergies renouvelables, l’ancien président a toujours minimisé l’impact du réchauffement climatique, le qualifiant de "canular". Il a promis de recentrer sa politique énergétique sur l’exploitation intensive du pétrole et du gaz, qui atteint déjà des niveaux record aux États-Unis. Il s’est également engagé à couper les financements publics dédiés à la lutte contre le changement climatique, mis en place sous l’administration Biden.

Chantiers navals et ports à l’arrêt

L’effet de cette incertitude politique se fait déjà sentir. Les chantiers navals, qui avaient enregistré pour 2 milliards de dollars de commandes de navires destinés à l’éolien offshore, voient leur carnet de commandes fondre comme neige au soleil. Sur les 1,5 milliard de dollars encore en attente, une seule commande a été passée en 2024.

"Les fabricants et sidérurgistes du Midwest, qui avaient misé sur cette dynamique pour développer leurs usines, voient aujourd’hui leurs feuilles de commande vides", déplore Stephanie Francoeur.

Au New Jersey, les autorités cherchent désormais des alternatives pour le port éolien de Salem, projet phare de 2 200 acres lancé en 2020 pour soutenir l’essor de l’éolien offshore. La méfiance des investisseurs, renforcée par les revirements de Washington, jette un froid sur l’avenir du site.

"Nous restons convaincus du potentiel de l’éolien offshore pour l’État, mais nous avons aussi le devoir d’examiner toutes les options", a déclaré l’agence de développement économique du New Jersey dans un communiqué. De nombreux acteurs privés se retirent également. Atlantic Shores, coentreprise entre EDF et Shell, n’a pas obtenu le dernier appel d’offres du New Jersey, et Orsted, géant danois du secteur, a annulé deux projets dans l’État fin 2023. "Les milliers d’emplois promis par ces projets sont désormais en suspens", déplore Christina Renna, présidente de la Chambre de commerce du sud du New Jersey.

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Le secteur de l'énergie éolienne a beaucoup souffert en bourse (l'ETF Global X Wind compte parmi ses principales positions Orsted, Vestas, Nordex, Cadeler ou Boralex)

Un effondrement en cascade

À New York, les ports situés le long de l’Hudson devaient bénéficier d’un investissement de 2 milliards de dollars pour produire des composants d’éoliennes offshore. Mais ces ambitions s’effondrent. GE Vernova a abandonné son projet de grande éolienne offshore et renoncé à installer une usine dans le port de Coeymans.

Le port d’Albany, qui avait investi des millions pour moderniser ses infrastructures en vue d’une usine de fabrication de tours d’éoliennes, a vu son projet avorté face à la flambée des coûts.

"Le projet initial a dû être repensé à la lumière des bouleversements du secteur et des changements de politique fédérale", explique Penny Vavura, porte-parole du port d’Albany. L’avenir du site dépend désormais d’un financement de l’État, dont l’attribution reste incertaine.

Même les producteurs de câbles sous-marins, indispensables au déploiement des parcs éoliens offshore, revoient leurs ambitions. L’italien Prysmian (rival du français Nexans) a annulé son projet d’usine dans le Massachusetts, une décision annoncée le lendemain de l’entrée en fonction de Donald Trump.

Un autre acteur, LS Greenlink (filiale du coréen LS Eco Energy), prévoit toujours d’investir 681 millions de dollars dans une usine en Virginie, mais son directeur général, Patrick Shim, reste prudent. "Nous avions envisagé des investissements supplémentaires à hauteur de plusieurs centaines de millions de dollars, mais ce n’est tout simplement pas envisageable dans le contexte actuel", confie-t-il à Reuters.

L’éolien offshore en suspens

Si certains ports comme New Bedford, dans le Massachusetts, continuent d’accueillir des activités liées à l’éolien offshore, l’avenir du secteur aux États-Unis semble plus incertain que jamais.

"L’éolien offshore nous a offert une opportunité de diversification, mais nous devons désormais attendre de voir comment évoluera la politique fédérale", souligne Gordon Carr, directeur exécutif du port de New Bedford.

Entre recul des investissements, annulations de projets et incertitudes politiques, l’éolien offshore américain, autrefois promis à un avenir radieux, semble aujourd’hui en suspens. À moins d’un revirement, ce secteur stratégique risque de laisser place à une industrie énergétique toujours plus tournée vers le pétrole et le gaz.

Pour les aventuriers et les baroudeuses, la liste thématique Zonebourse éolien onshore et offshore.