Place de la Bourse, le Palais Brongniart est aujourd’hui bien calme. Longtemps poumon de l’activité financière hexagonale, ce bâtiment inauguré en 1826 vit désormais une seconde jeunesse, accueillant salons professionnels, galas et autres défilés de mode dans une ambiance feutrée.

C’est pourtant entre ces murs chargés d’histoire que s’est notamment financé l’essor des chemins de fer et de la sidérurgie françaises lors de la révolution industrielle. A l’époque, les 4000 m² de parquet sont arpentés quotidiennement par une foule d’investisseurs, de vendeurs, de commis et de curieux.

Dans L’Argent, Émile Zola évoque ce lieu bouillonnant, cette "cohue louche de courtiers, de remisiers et de spéculateurs véreux", cette "clameur" qui "venait battre les trottoirs grouillant de monde, avec la violence débridée d’une marée haute".

L'Argent

Couverture de l'Argent, d'Emile Zola, Folio classique (Editions Gallimard)

En effet, depuis le 2 thermidor an II (soit le 21 juillet 1801 pour les moins révolutionnaires), une ordonnance stipule que "le cours des négociations doit être crié à haute voix, chaque fois qu’il s’agit d’effets publics". Le temps où il est interdit de crier "afin d’établir l’ordre et la tranquillité et que chacun pût faire ses affaires sans être interrompu" (ordonnance de 1724) est révolu. 

Dans ce contexte, les agents de change, ancêtres des traders, donnent de la voix. Ils sont officiellement désignés comme les seuls intermédiaires des opérations boursières. A ce titre, ils peuvent occuper la corbeille, un espace qui leur est réservé, délimité par une balustrade circulaire qui les sépare du public.

"Les agents de change ont à peu près en droit, sinon en fait, le monopole de toutes les négociations à la Bourse", résume Proudhon dans son Manuel du spéculateur à la Bourse (1857).

Ces courtiers sont soumis à plusieurs obligations : devoir de neutralité, devoir de secret envers leurs clients qui ne voudraient pas être connus, tenue d’un registre consignant chaque opération… Ils sont aussi responsables de la livraison et du paiement de tout ce qu’ils ont vendu et acheté.

Les titres de sociétés en commandite par actions s’échangent sous forme papier, au porteur. "Grâce à la mobilité de l’action, le capital est délivré de toutes ces entraves, en même temps que l’emprunteur rencontre plus de facilité", remarque Proudhon.

Une série de gestes très codifiés de la main (orientation de la paume, positionnement de la main, nombre de doigts tendus…) permet de transmettre les ordres d’achat et de vente dans le brouhaha de la salle avec l’idée d’assurer clarté et rapidité des transactions.

L’agent centralise les offres et les demandes. Son rôle ? Ajuster les prix jusqu’à ce que l’on atteigne un équilibre, c’est-à-dire l’absence d’offre supérieure ou de demande inférieure, afin de maximiser le volume d’échanges pour chaque titre.

Lorsque le prix définitif était fixé, il l’annonce à haute voix et le marque d’un trait de craie sur le tableau. Les valeurs sont ainsi cotées successivement, le plus souvent une seule fois par jour, selon le principe du fixing (cotation ponctuelle) et non encore en continu.

A la fin de la séance boursière, l’agent remet son carnet d’ordres au liquidateur. Celui-ci, accompagné de ses employés, applique aux clients les opérations effectuées selon les instructions reçues.

Dans son roman, Émile Zola met en avant les qualités de Mazaud, un brillant agent de change : "On le citait déjà, à la corbeille, pour cette vivacité d’esprit et de corps, si nécessaire dans le métier, et qui, jointe à beaucoup de flair, à une intuition remarquable, allait le mettre au premier rang ; sans compter qu’il avait une voix aiguë, des renseignements de bourses étrangères de première main, des relations chez tous les grands banquiers, enfin un arrière-cousin, disait-on, à l’agence Havas."

Vue du floor

Lorsque le prix définitif est fixé, il est annoncé à haute voix et inscrit d’un trait de craie sur le tableau

Ce passage montre que l’information était déjà un élément indispensable pour réussir ses investissements. Sans wifi ni câbles Ethernet, elle se propage de bouche à oreille, à la criée, par dépêche ou par téléphone mais aussi via les journaux financiers et autres gazettes boursières le lendemain.

"La dépêche annonçait que la valeur montait à la Bourse de Lyon, où des achats s’étaient produits, si importants, que le contre-coup allait se ressentir à la Bourse de Paris", relate Zola. 

Il faudra attendre les années 1970 à Wall Street, avec le déploiement des réseaux électroniques, et 1984 en France pour assister à la dématérialisation des actions et à la fameuse cotation assistée en continu (CAC). Au Palais Brongniart, la corbeille restera en usage jusqu’à l’été 1987, une disparition alors immortalisée avec émotion par Antenne 2 (archive INA : fin de la corbeille à la Bourse de Paris).