Adobe, c'est l'ogre de la célèbre suite de logiciels créatifs qui va de A comme After Effects à R comme RoboHelp, en passant par Photoshop, Lightroom, illustrator, Première et j'en passe. Sans oublier l'horripilant et omniprésent format PDF. 

Adobe, ce fut longtemps une société oligopolistique protégée par une douve remplie de crocodiles, que les financiers appellent un MOAT. 

Pour autant, Adobe a fini par rejoindre notre rubrique de losers à cause de ses performances boursières. Nous avions déjà posé le diagnostic l'année dernière. Comme je suis un peu fainéant, voici ce que nous disions à l'époque : “Adobe fait face à une concurrence de plus en plus féroce qui n’épargne aucun segment de son activité. Il y a bien sûr Figma, mais aussi des plateformes qui gagnent en popularité, comme Canva, et de très nombreux nouveaux acteurs qui proposent des solutions de génération d’IA bien avancées. Adobe est bien entendu présent sur la thématique avec sa plateforme de services créatifs Firefly et des outils d’IA intégrés aux différents logiciels (Photoshop, Illustrator, InDesign, Acrobat). Mais pas suffisamment.”

Un début paisible au bord du ruisseau

Jusqu'ici, Adobe a toujours excellé dans le storytelling. L’entreprise voit le jour en 1982, fondée par John Warnock et Charles Geschke. L'origine de l'identité de la société est un conte de fée californien. Le nom vient alors d’Adobe Creek, un petit ruisseau qui passait près de la maison de John Warnock tandis que le logo a été conçu par sa femme, Marva Warnock. Presque mieux que les garages de Steve Jobs et Bill Gates réunis. 

Maintenant que l'entreprise est créée et qu’elle possède une identité, les deux ingénieurs mettent au point une technologie révolutionnaire capable de décrire avec précision ce qu’une imprimante doit afficher sur une page : PostScript. Très vite, Adobe attire l’attention. Dès sa création, Steve Jobs (celui du garage) tente même de racheter la société, sans succès. Les fondateurs déclinent l’offre, mais finissent tout de même par conclure un partenariat stratégique avec Apple autour de PostScript. Un partenariat qui permettra à l’entreprise de devenir incontournable lorsque Apple décide de licencier PostScript pour l’imprimante LaserWriter en 1985.

A partir de là, Adobe élargit son idée de départ : au lieu de ne faire que de l’impression, l’entreprise a développé tout un écosystème d’outils pour créer, modifier et diffuser des contenus visuels. Adobe Acrobat et le PDF ont joué un rôle clé vers cette transition tandis que la société a développé en parallèle les logiciels de la suite Adobe tels qu’on les connaît, comme Photoshop, Illustrator et InDesign.

Une concurrence devenue (trop ?) rude

Adobe en bourse, c’est une autre belle histoire. L'entreprise fait son entrée sur le Nasdaq le 9 août 1986 sous le symbole ADBE. A l'époque, le prix d'introduction est de 22 dollars par action, ce qui valorisait la société à environ 180 millions de dollars. L'opération a été un succès immédiat : le cours a grimpé de 25% dès le premier jour de cotation. Sans entrer dans les détails financiers, Adobe a souvent été un exemple de gestion. C’est notamment la première entreprise de la Silicon Valley à être rentable dès sa première année, un exploit assez rare pour être souligné. Quarante ans plus tard et malgré un nouvel exercice "blockbuster" comme le soulignait ma consoeur Odile Dubois il y a peu, Adobe ne fait plus rêver les investisseurs.

L’action du groupe américain se négocie actuellement autour des 240 dollars, un plus bas depuis janvier 2019 et a presque divisé sa capitalisation boursière par trois depuis le 3 février 2024. Une chute importante qui s’est faite en deux étapes : l’abandon du rachat de Figma suite à l’opposition des autorités antitrust en décembre 2023 et une stratégie pas assez convaincante pour les investisseurs autour de l’intelligence artificielle. Pendant ce temps, la concurrence se multiplie avec des logiciels moins coûteux à l’image de DaVinci Resolve (concurrent de Premiere Pro), Figma (concurrent de XD, dont la cotation boursière est d'ailleurs un désastre) ou encore Canva et Affinity (deux concurrents de Photoshop et Illustrator).

Malgré une valorisation vraiment faiblarde, le titre n'arrive pas à retrouver la forme. En parlant de forme, le graphique boursier d'Adobe ressemble à un superbe M, que les chartistes gratifieraient probablement d'un chouette nom du type "double top asymétrique". En attendant, la jambe droite du M continue à s'allonger. Les investisseurs ont choisi de ne pas rattraper le couteau qui tombe, même s'il a été designé avec Illustrator.

"Fallait pas l'inviter" raconte l'histoire d'entreprises qui traversent une passe compliquée en bourse. Sait-on jamais, elles pourraient s'en remettre ! Les derniers articles de la rubrique :