Quand Donald Trump ne sait pas quoi répondre, n’a pas envie de répondre, ou essaye d’évacuer un sujet le temps que tout le monde oublie, il utilise la technique dite des "deux semaines". Autrement dit, il fait une réponse du type "je vous dirai ce qu’il en est dans les deux prochaines semaines".

Il l’utilisait déjà pendant son premier mandat, et en a un peu abusé depuis le début du second : sur les droits de douane, les bombardements sur l’Iran (là c’est le contre-exemple car au final il y est allé…deux jours après avoir dit qu’il se laissait deux semaines), les sanctions sur la Russie… Autant vous dire que les montages sur le sujet ne manquent pas.

Là, vous vous dites, où est-ce qu’il veut nous emmener avec cette histoire des deux semaines, qui est par ailleurs un peu une obsession personnelle, je le reconnais. J’y viens. Le lien avec notre sujet, c’est que la Fed utilise un peu le même type de ficelle pour son objectif d’inflation Nous sommes au-delà de l’objectif des 2% depuis bientôt 5 ans. Mais la Fed continue d’afficher dans ses prévisions une inflation à 2%...à un horizon de 2 ans.

Projections économiques septembre 2025. Source : Federal Reserve

L’enjeu de la crédibilité

Avant de nous insurger et de demander la démission de Jerome Powell, précisons tout de même que les projections économiques à un horizon de deux ans ont assez peu de valeur. C’est un peu comme essayer de faire des prévisions météo à un mois. Personne n’en sait rien, on peut mettre un peu ce qu’on veut.

Le plus important pour la Fed, ce sont les anticipations d’inflation. Si l’inflation est un peu parti dans le décor ces dernières années, les anticipations d’inflation sont restées ancrées, comme on dit dans le jargon, donc proche des 2%. Le marché n’a donc pas perdu confiance dans la capacité de la Fed à ramener l’inflation à sa cible à terme.

Du moins à ce stade, car à force de manquer sa cible, cette confiance pourrait s’éroder. Cet enjeu des anticipations d’inflation est très bien résumé par Nick Timiraos, le journaliste du Wall Street Journal en charge du suivi de la Fed : "Gérer les anticipations d’inflation, c’est un peu comme un parent qui essaye de faire respecter une heure de coucher – laisser filer trop de fois et tout le monde pense que les règles ont changé. La crédibilité requiert de la constance".

Le désencrage des anticipations d’inflation est donc un vrai risque pour la Fed. Parce que l’inflation a quelque chose d’autoréalisateur : si tout le monde pense qu’il y aura plus d’inflation, il y aura plus d’inflation. Les entreprises augmenteront davantage leurs prix, les employés demanderont plus de hausses de salaires…

Pourquoi alors ne pas changer d’objectif ? Car après tout le mandat de la Fed, c’est la stabilité des prix. 2% c’est l’objectif que la Fed se fixe pour remplir ce mandat, mais rien n’indique que 2% est le niveau magique. Peut-être que 2.5 ou 3% peut être une cible plus adaptée.

Mais une nouvelle fois, le changement d’objectif pose le problème de la crédibilité. Si vous changez d’objectif parce que vous n’arrivez pas à atteindre le précédent, votre crédibilité est affectée. Or, c’est le principal actif d’une banque centrale. 

Une deuxième vague en approche ?

Ce qui rend la situation actuelle inconfortable, c’est que la Fed a repris les baisses de taux la semaine dernière. Je dis bien les baisses de taux puisque les projections des membres de la Fed montrent deux baisses supplémentaires en 2025 et une en 2026. Un chemin que la Fed emprunte alors que l’inflation était le mois dernier à 2.6%, si on prend l’indicateur PCE.

Non seulement l’inflation est assez loin de l’objectif, mais elle remonte depuis quelques mois. Et ce n’est pas seulement lié à quelques catégories. 72% des composantes du CPI sont au-dessus de 2%.   

Le tout alors que la majeure partie des effets des droits de douane est encore devant nous. Le scénario central de la Fed, c’est que les tarifs de Donald Trump ne relanceront pas l’inflation durablement ; ce ne seront que des hausses de prix uniques. Une analyse qui s’appuie sur l’idée que le marché du travail ralentit, ce qui limite les pressions salariales et les effets de second tour (des hausses de prix qui se transforment en hausses de salaires).  

Les prochains mois nous diront si cette analyse était correcte. Mais ce que l’on peut déjà dire, c’est que l’histoire ne va pas dans le sens de la Fed.

Si on reprend les travaux de l’économiste russe Nicolaï Kondratieff sur l’évolution des prix, l’inflation suit des cycles de 55 à 57 ans. Des travaux publiés entre 1926 et 1928, dont on peut constater qu’ils ont été assez pertinents : un pic d’inflation dans les années 1920, un autre dans les années 1970, et maintenant celui des années 2020.

Plus précisément, les périodes d’inflation sont généralement caractérisées par deux pics. C’est ce que nous avions connu dans les années 1970. Et lorsque l’on superpose l’évolution de l’inflation à cette époque, avec celle que nous connaissons depuis quelques années, il est frappant de constater que nous sommes dans les "temps de passage" pour un deuxième pic.

Source : Apollo Global Management

Si l’histoire ne se répète pas toujours, cette deuxième vague d’inflation est en tout cas le principal risque pour les investisseurs, selon la dernière enquête auprès des gérants de Bank of America. Devant la perte d’indépendance de la Fed, la guerre commerciale, ou encore la bulle de l’IA. Une deuxième vague d’inflation qui conduirait sans doute la Fed à remonter les taux, à rebours du scénario auquel se raccroche le marché actuellement.