Aujourd'hui, l'action affiche -36% sur un an, -73% sur trois ans, -75% sur cinq ans et -23% sur dix ans (-7,3% dividendes inclus, pour être équitable). Résultat : Teleperformance a fini par se faire éjecter du CAC 40 en septembre dernier. Cette accumulation de calamités lui vaut d'être distinguée par la rubrique qui fait cauchemarder les relations investisseurs de tous les pays : "Fallait pas l'inviter".

Vous n'avez pas encore de panneaux solaires à 1 euro ?

Revenons quelques années en arrière. Teleperformance, née en 1978, est devenue en quelques années un acteur important de ce que l'on appelait encore les "centres d'appels". L'expression a été bannie depuis parce qu'elle évoque trop un élevage en batterie destiné à inonder les petites gens de messages téléphoniques à caractère promotionnel. On lui préfère désormais des termes plus élégants comme "gestionnaire de l’expérience client", ou "créateur d'avantages concurrentiels grâce à des services commerciaux numériques intégrés".

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Dans les centres d'appels, les gens sont heureux et mettent deux doigts sur leur casque

Alors que l'entreprise se développe bien, le fondateur, Daniel Julien s'allie à Jacques Berrebi au sein de la Société Rochefortaise de Communication. Ce nom résonne peut-être aux oreilles des plus anciens d'entre vous, puisque c'est celui de la première cotation de la société à Paris, au siècle dernier. La filiale et la société-mère fusionnent avant la bulle internet pour devenir SR Teleperformance (ou SRT, pour les intimes). La Société Rochefortaise disparaîtra du patronyme en 2006. Teleperformance version moderne est née. L'entreprise a déjà bien grandi mais il faudra attendre 2012 pour qu'elle devienne un cheval de course boursier.

13 EUR ↗️ 402 EUR ↘️ 60 EUR

Après un point bas à 13 EUR un soir d'automne 2011, le titre se lance dans une hausse frénétique à faire pâlir les stars de la tech américaine. C'est bien simple, Teleperformance enquille 10 années consécutives de hausse. Le 4 janvier 2022, c'est l'apothéose : 402 EUR en séance, après une multiplication par 31 du cours de bourse. Les gens ne le savent pas encore, mais c'est la seule et dernière fois que l'action passera la barre des 400 EUR. Les marques symboliques vont continuer à défiler, mais plutôt dans le sens décroissant. 300 EUR en 2022. 200 EUR en 2023. 100 EUR en 2024. 70 EUR en 2025. Puis 60 EUR il y a quelques jours, soit un retour 11 ans en arrière.

Graph

Telesousperformance

Que s'est-il passé ces trois dernières années pour provoquer un tel cataclysme ? Tiens, je pourrais mettre au défi les amateurs de stock picking et les farfouilleurs de comptes de résultats d'imaginer le parcours de l'action à la seule lecture des performances financières de la société entre 2022 et 2025. Le chiffre d'affaires a progressé, les marges sont restées correctes et la génération de trésorerie n'est pas scandaleuse. Seule la dette a enflé après la grosse acquisition de Majorel. Mais faire disparaître l'un de ses principaux concurrents en l'ingérant n'est pas forcément une mauvaise idée, n'est-ce pas ? La seule lecture des comptes permet de constater que la société en a terminé avec sa phase de forte croissance et qu'elle est visiblement sur un plateau. Mais de là à imaginer qu'elle a perdu 75% de sa valeur dans l'intervalle, il y a un monde qu'il faut combler avec autre chose. Plusieurs autres choses en fait.

Comme Apple, mais un peu différent quand même

Le premier élément est purement narratif. Les success-stories boursières fonctionnent uniquement tant qu'elles fonctionnent. Oui, je sais, c'est un enfonçage de porte ouverte en règle, mais ce n'est pas si idiot : les aventures un peu inattendues du genre de Teleperformance doivent être alimentées pour nourrir ce qui les a créées. Et plus le temps s'étire, plus c'est vrai. Une valeur de la tech peut toujours un peu mystifier les investisseurs sur ses perspectives éloignées. Un groupe comme Teleperformance, avec une masse salariale de 490 000 personnes (top 10 mondial des sociétés cotées, quand même !) et un business plutôt lisible (jouer le relais entre des entreprises et leurs clients : produits, SAV, modération…) a plus de mal à vendre des lendemains flamboyants. Tiens, d'ailleurs l'action se paie 26 fois les bénéfices en moyenne sur 10 ans, c’est-à-dire un chouïa de plus qu'Apple sur la même période. Mais Teleperformance est passé d'un niveau ridiculement élevé en 2020 (50 fois) à un niveau extrêmement faible en 2024 (9,5 fois). La vérité est probablement entre les deux, mais sûrement pas au niveau d'Apple. Surtout si l'on prend en compte ce qui suit.

PER de Teleperformance sur 10 ans, avec la moyenne

Le second élément qui a mis Teleperformance à genou est conjoncturel : il a fallu gommer les excès de la pandémie. Pendant la période covid, plusieurs typologies d'actions ont flambé. Par exemple le matériel médical ou le divertissement à domicile. Mais aussi toutes les entreprises qui permettaient de faire des choses à distance. Dont Teleperformance, ce qui explique le niveau stratosphérique atteint par le PER en 2020 (50 fois, si vous avez suivi). La rotation du marché vers d'autres entreprises moins onéreuses et/ou plus prometteuses a lourdement pesé sur les covid-stocks. En 2022, Teleperformance connaît ainsi sa première année de baisse en 11 ans. Et quelle baisse : -43% ! Elle sera suivie de celles de 2023 (-41%) et de 2024 (-37%), pour lesquelles l'explication est à chercher ailleurs.

IA comme un problème

Parce que le dernier élément est probablement le plus problématique. Il se résume en une seule question : est-ce que l'IA va faire disparaître Teleperformance ? C'est possible, estime le marché. C'est tout le contraire, martèlent les dirigeants du groupe. Vous savez déjà qui a crié le plus fort jusqu'ici. OpenAI a lancé son application conversationnelle révolutionnaire ChatGPT le 30 novembre 2022. Très vite, il est apparu que certaines tâches réalisées par des entreprises comme Teleperformance étaient susceptibles d'être remplacées par des IA. Cette petite musique a plombé le parcours boursier en 2023. Elle a été renforcée par des communiqués agressifs de certaines entreprises clientes naturelles de Teleperformance et de ses concurrents.

L'épisode Klarna est resté dans les mémoires en février 2024. A l'époque, la fintech avait annoncé en grande pompe que son assistant IA basé sur OpenAI avait remplacé le travail de 700 agents humains en étant plus efficace, plus rapide et nettement moins cher. Klarna avait même lâché s'attendre à réaliser 40 MUSD de bénéfices en plus sur l'exercice grâce à son assistant magique. En deux semaines, l'action Teleperformance était passée de 133 à 86 EUR. Ironie du sort, Klarna a depuis renoncé au tout IA en réembauchant des humains, sans pour autant renier les avantages de son chatbot.

Humour

IA quelqu'un ? (humour typique en centre d'appel)

Cette IA-défiance, c'est un peu comme le sparadrap du Capitaine Haddock : impossible de s'en débarrasser. D'ailleurs, il est presque futile d'essayer de rentrer dans la polémique entre le management et le marché : la réalité, c'est que l'IA est un facteur de déclassement important pour Teleperformance. En matière de valorisation, il y a un avant et un après.

Le Grand Satan

Pour couronner le tout, et parce que j'ai mal découpé mes paragraphes et que je ne sais pas trop où le mettre maintenant, Teleperformance a aussi dû gérer quelques déboires additionnels. Il y a eu pas mal de controverses liées au travail dans les centres d'appels, notamment de grosses affaires en Amérique du Sud. Je me souviens qu'à l'époque, une rumeur laissait entendre que des rivaux mal intentionnés installés au nord du Rio Grande avaient pu monter l'affaire en épingle. L'épisode avait pesé sur le cours en bourse. Il illustre plus généralement les risques liés à la gestion d'une masse salariale pléthorique, en dépit des efforts déployés par la société pour éviter la grogne sociale.

Autre désagrément plus récent, la remise en cause de la modération par certaines grandes plateformes. Cette activité est un axe de développement important du secteur. Mais le retour aux affaires de Donald Trump et ses conséquences sociétales ont permis aux géants de la Silicon Valley de prendre leurs distances avec la modération de contenus. Meta a par exemple annoncé en janvier, par l'intermédiaire de l'Empereur Zucks Ier, l'arrêt de la vérification des faits sur ses plateformes. Je pourrais ajouter à la liste le sujet de la gouvernance, qui est une critique récurrente (mais plus virulente depuis que les plus-values boursières se sont envolées, comme souvent)… Mais n'en jetons plus.

Teleperformance, fallait pas l'inviter, ou alors pas jusqu'à la fin de la soirée, parce que ça fait trois ans que c'est la Berezina. Je conclus par ces mots d'un analyste dont je tairai par le nom : "on aimerait bien être négatif sur le titre, mais la valorisation est tellement faible qu'on n'y arrive pas".